—«Je ne vois à la classe bourgeoise que deux lignes de conduite, si elle ne veut périr avec ses œuvres, c’est-à-dire avec la patrie, qu’elle alimente de forces vives. Car la bourgeoisie, c’est le peuple, digéré par une sélection intense, et rendu assimilable au cerveau du pays. Il faut que les entrailles d’une nation soient saines et prospères. Mais si l’on s’écrie: «Les entrailles sont tout. Démolissons le buste et la tête. Rasons de la société tout ce qui dépasse la ceinture ...» Si l’on décrète qu’aucune cérébralité, aucune beauté ne s’élaborera plus, que la vie se résoudra aux fonctions basses ... Alors tout crèvera, car ces fonctions mêmes n’existeront plus. Un corps ne vit pas sans tête.
«La bourgeoisie a donc le devoir de maintenir ce qu’elle a créé, ce qu’elle crée chaque jour. Pour cela, elle n’a que deux moyens: la force, ou la contrition. La force? Elle s’est à peu près ôté le droit d’y recourir, parce qu’elle a trop menti. Pour y avoir renoncé, à la force, en des paroles de lâche abdication, la bourgeoisie ne peut plus l’employer dans la mesure nécessaire et juste. Elle est acculée de ce côté à des moyens excessifs et désastreux. Reste la contrition: le renoncement à la vanité, au luxe. La grève des jouissances. Si, aux menaces de la C. G. T., la bourgeoisie opposait simplement l’A. T. F.—l’ABOLITION TOTALE DU FASTE,—quelle leçon pour la folie d’en bas! Quelle rénovation de la veulerie d’en haut! Substituer aux grèves révolutionnaires le chômage forcé par manque de commandes. A celui qui crie: «N’est-il pas honteux de voir payer cinquante louis une gerbe de fleurs, alors que des malheureux meurent de faim!...» Répondre:—«Soit, nul n’achètera plus une corbeille d’orchidées de mille francs. Et aussitôt vingt industries périront, des milliers d’êtres humains, qui en vivaient laborieusement, connaîtront cette faim au nom de laquelle vous parlez.»
—«Peut-être, alors,» ajoutait Clément Fontès, «les classes ouvrières comprendraient-elles cette forme du partage qui, de la poche du riche, fait retourner l’argent vers le pauvre par la fiction d’une fleur. Le luxe, qu’ils envient, dans leur ignorance, c’est la fiction qui rétablit le seul équilibre possible. Que tous l’exigent, personne ne l’aura. La fiction disparue, le résultat ne saurait se maintenir. Il n’y aura pas de partage, parce qu’il ne restera rien à partager.
«Si la bourgeoisie se haussait jusqu’à proclamer la grève générale des vanités et des jouissances, elle manierait une arme plus redoutable que ne sera la grève générale du travail aux mains des prolétaires.»
Crapart, si intelligent, resta frappé par cette théorie. Comme il était un homme d’entreprise, d’aventure, avec un peu de la rudesse barbare des conquérants, tout de suite l’application le tenta. L’opportunité d’écarter la collaboration de Clément Fontès sans blesser un être de ce caractère, et qu’il appréciait, le décida. Il ferma ses chantiers du boulevard Gouvion Saint-Cyr.
Sur les palissades, on put lire un avis, en ces termes:
«Camarades ouvriers,
«Je vous remercie de vos services, mais je m’en passerai désormais. Je bâtissais des maisons pour augmenter ma fortune, c’est-à-dire le capital qui, à travers mes dépenses personnelles et mes placements, retournait intégralement aux mains de vos pareils en échange de leur travail. Pour qu’un individu appelé Ferdinand Crapart ne goûte pas certaines satisfactions excessives, vous dépouillez ainsi du moyen de gagner leur vie beaucoup de travailleurs, vos frères. Votre attitude a, en outre, cet effet immédiat d’empêcher un quartier de se créer, avec les nombreuses petites industries qui y eussent trouvé place.
«Continuez à servir de cette façon la cause de votre classe sociale. Mais trouvez bon que je donne à la mienne, dont vous prêchez la destruction, l’exemple d’une résistance pacifique où elle trouverait le salut, la vie,—cette vie que tout organisme, comme toute créature, a le droit de défendre.»
«Ferdinand Crapart,