—«Ah! j’ai apporté du travail. J’ai des épures à revoir, Jacques. Ne pourrais-tu maintenant?...»

Le cadet eut un hochement de tête négatif, un coup d’œil vers le domestique, qui rentrait. C’était le petit valet de pied du dog-cart, qui avait échangé sa casquette cirée contre un tablier blanc. Le seul serviteur mâle de la maison, si l’on ne comptait pas le jardinier. Margotte s’occupait de la lingerie, et la cuisinière était un peu de toutes mains dans cet intérieur de célibataires.

Le repas expédié, Clément dit à Jacques:

—«Viens fumer une cigarette dehors, la soirée est admirable. Et dis-moi vite ce que tu as à me dire.»

Ils sortirent par une porte d’arrière, sur le jardin.

C’était une de ces nuits saisissantes, qui étreint les âmes les moins disposées à la rêverie. Une telle féerie de lune transfigurait le contour des choses que les jeunes gens ne reconnaissaient plus les allées familières. Partout des cascades d’argent, des frémissements bleus. Les moindres arbrisseaux scintillaient, irréels, entre des masses profondes, d’un noir tragique, tout à coup percées d’un rayon mystérieux.

Le vieux jardin semblait un séjour surnaturel, disposé pour les fées et les elfes. Et quel silence!

Deux cœurs battirent. Celui de Clément, gonflé de réminiscences confuses, des sentiments simples et profonds qui émurent ses humbles ancêtres, sous des nuits pareilles, doigts enlacés de fiancés, espoirs et angoisses, soupirs des vieux, de qui se détache la beauté de la terre. Peut-être, moins inconsciente, une furtive tendresse ...

Jacques, lui, ne frémit que d’un seul désir, celui que, par une inéluctable association d’idées, surexcitait en lui toute beauté: avoir cette chose sans laquelle on ne jouit de rien, sans laquelle le plus éblouissant clair de lune n’est qu’un décor de gaze et de papier, derrière lequel on trébuchera dans d’immondes ornières: avoir de l’argent.

—«Mon bon Clément, écoute ... Sois gentil ... Je dois t’avouer quelque chose ... Une dette de jeu.