C’est le moment de la journée où les ouvriers des métiers de la terre, à l’œuvre depuis le point du jour, prennent leur premier repos, en cassant une croûte. Voilà pourquoi Fontès l’avait choisi. Et ses administrés arrivaient en nombre. Tous ceux qui ne travaillaient pas trop loin pour revenir, n’avaient eu garde de manquer à l’appel. L’atmosphère de drame oppressant le pays, surexcitait les âmes. L’indifférence paysanne, secouée de curiosité, d’anxiété, cessait d’engourdir les regards, les pas, les voix. Les plus lambins couraient, les plus taciturnes interpellaient leurs voisins, et tous avaient hâte de savoir ce que leur maire—ce M. Fontès, dont ils subissaient l’ascendant sans en convenir—allait leur communiquer.
L’architecte parut et traversa les groupes qui remplissaient la cour, en distribuant des poignées de main, des sourires bienveillants.
Il monta les marches du perron, puis éleva la voix:
—«Mes amis, je ne vous retiendrai pas longtemps. Je vous dirai tout de suite, d’ici, ce que j’ai à vous dire. D’autant que vous n’entreriez pas tous, même dans la grande salle des mariages. Merci d’être venus si nombreux. C’est une preuve de la confiance que vous voulez bien m’accorder.»
Aucune approbation ne souligna cette phrase. Quand un homme doit à la force secrète de son caractère l’empire qu’il exerce sur les autres, il rencontre plutôt les marques extérieures de la résistance. Chacun lui cède comme malgré soi. Ceux qui recueillent des applaudissements faciles ne sont pas les vrais maîtres—ni d’eux-mêmes, ni des troupeaux dont ils se font les bergers. L’enthousiasme des foules est aisément soulevé par des flatteries, par de la faconde, par des formules sonores et creuses, dont la fanfare étourdit et grise, tout en épargnant à l’esprit le dur travail de la réflexion. On entraîne ainsi les masses. Mais on ne les mène pas loin. Au premier choc, les rangs fléchissent, se brisent, se dispersent dans toutes les directions. L’âme d’un chef est d’une autre trempe. Elle fait agir parce qu’elle contient une puissance d’action. Accumulateur humain, qui met en mouvement les mécanismes psychiques par l’expansion de ses effluves mystérieux. L’action, même silencieuse, est un levier plus effectif, et toutefois moins immédiat, que la parole.
En une large mesure, Clément Fontès possédait ce talisman de la volonté énergique. Les gens qui étaient là, et dont beaucoup l’avaient vu grandir, le respectaient pour sa vie remplie et grave, pour la continuité de son effort. Ils disaient de lui, en leur langage populaire, dont la rudesse supplée parfois, non sans saveur, à l’usure du style académique: «C’est un chic type, un gaillard qui ne boude pas à la besogne.» En ce moment, le gars Jobert,—laboureur de six pieds, d’une vigueur célèbre à la ronde, murmurait à son voisin, le père Trapet, maigre savetier, sec et noir comme un cancrelas:
—«En a-t-il un œil, le bougre!... Ça me ferait voir mon chemin dans la nuit, ce quinquet-là. On a envie de courir avant qu’il vous ait dit: «marche!» quand il vous bigne comme ça.»
Fontès, en effet, parcourait d’un regard magnétique ces physionomies fermées. Ce que Jobert chuchotait, et qui était l’impression de tous, nul ne l’eût déclaré tout haut. Encore moins en eussent-ils convenu avec celui-là dont ils subissaient l’ascendant.
Le paysan, même si voisin de Paris, reste l’homme de la glèbe, un être de cachotterie et de méfiance. La sournoiserie des saisons, l’éternel tête-à-tête avec la terre muette et décevante, trop désespérément aimée, lui font ce cœur tout replié dans une inquiétude amère. Sa jeunesse est hardie, ouverte et tapageuse. Puis il se courbe, s’ankylose, de l’âme comme de l’échine, entre le dur vent de l’espace et l’attirance obscure des sillons.