—«Mes amis,» commença le maire de Theuville, «notre commune est frappée par un crime abominable. Nous en sommes tous atteints. Et tous nous devons nous demander quelle est, en cette circonstance, notre responsabilité.»

Le dernier mot souleva une sourde protestation. Mais ce fut comme un remous sitôt effacé. Un geste d’apaisement de l’orateur, la simplicité de son accent, son attitude forte et délibérée, pénétraient les cerveaux de ceci: qu’il avait vraiment quelque chose à dire. On était curieux de savoir quoi. Pas des jérémiades ni des momeries, toujours, car il se gardait de l’attendrissement. Il n’avait seulement pas nommé la pauvre Louisette.

—«Oui, de responsabilité,» reprit-il. «En tant qu’habitants de ce petit pays, mais aussi en tant que citoyens français. Pour moi, je m’accuse. Je n’ai pas eu de méfiance. Vous non plus. Personne ici n’a pensé que nous serions jamais visités, dans notre tranquille coin de campagne, par l’œuvre de sang et de rapine qui fait la honte des grandes villes. Que ceci nous soit une leçon. Le crime, qui révèle l’audace d’un misérable, révèle aussi l’indifférence ou la lâcheté des honnêtes gens. Ne croyez pas que prévenir et châtier le crime soit seulement l’affaire du Gouvernement et de la police. C’est l’affaire de tous. Et comment? Par la vigilance, et par la force. Nous, qui sommes ici, hommes solides, nous devons rougir qu’une femme, respectée et aimée de tous, ait été égorgée chez nous, dans notre Theuville, par un bandit. Nul de nous ne doit reposer tranquille jusqu’à ce que ce bandit ait expié son forfait, de façon à servir d’exemple. Sa vie méprisable ne restituera pas la vie douce et utile qu’il a supprimée. Mais s’il était bien entendu que partout où il y a cent braves gens et un assassin, les cent braves gens s’uniront pour que l’assassin n’échappe pas à la mort qu’il a donnée et qu’il mérite, il y aurait de par le monde moins d’actions infâmes et d’innocents immolés.»

Un tumulte approbateur, fait d’exclamations, de rires sonores, une sorte d’allègre écho venu des consciences épanouies, interrompit Clément. Il continua:

—«Sachez-le, mes amis. La force est belle. La force est sacrée. Vous êtes tous de rudes gaillards, avec des muscles de fer. Vous avez le droit de mettre cela au service de votre défense personnelle, de la protection des faibles, et, au besoin, de la répression du crime. Est-ce parce que vous êtes d’honnêtes gens que vous ignoreriez le maniement d’une arme, l’art de la lutte. La violence n’est pas malsaine par elle-même, mais par l’usage qu’on en fait. La violence aux mains des justes, c’est la sécurité des femmes, des enfants, du foyer. C’est par la suppression violente des bêtes fauves, des monstres—comme disaient les anciens—des monstres à gueule de bêtes et des monstres à face humaine, que les civilisations ont pu naître et se développer—depuis la vieille civilisation grecque (on vous a raconté à l’école la légende d’Hercule?) jusqu’à la jeune civilisation américaine, dégagée d’un brigandage effrayant par la loi de Lynch. Les sociétés, voyez-vous, rétrogradent, elles se livrent aux éléments de désordre et de désorganisation, quand la force honnête désarme—par sentimentalité ou par peur—devant la force criminelle.»

Pour la seconde fois, dans la cour de la mairie, une rumeur satisfaite agita la foule. Les auditeurs ne comprenaient sans doute pas l’argument dans sa plus vaste portée, mais ce qui échappait à leur entendement, s’insinuait en eux par un autre chemin. Ce que la harangue avait de vif, de chaleureux, de hardi, provoquait chez ces simples une exaltation, dont le premier effet était de gonfler leur fierté, ce levier magique des âmes.

—«Ça, c’est tapé!» s’exclama Burotte, un jeune terrassier, en cotte de velours et ceinture de laine rouge, dont le torse musclé se moulait dans un mince tricot de coton où il ne sentait pas la piqûre fraîche de l’air. Ses bras nus montraient leur tatouage, et ses cheveux blonds, d’un blond fin de bébé, s’arrêtaient court sur sa large nuque de bronze rouge.

Un grêle ouvrier de la verrerie—la fabrique installée sur la sablière de Bréançon, où passe le petit chemin de fer—observa dans une quinte de toux:

—«Il est pour la peine de mort, not’ maire. Il a rudement raison. Je l’ai attrapée, moi, la mort, en travaillant. Oui, j’ai sucé la phtisie au tube d’un copain qui se mourait de la poitrine. J’ suis foutu ... Et je le sais. Et j’ai des gosses. Alorsse, ils me font rigoler ceux qui ont peur ed’ faire bobo à ces vermines d’apaches.»

Il haussa ses maigres épaules—résigné tout de même, comme ils le sont, ceux-là—résigné à la mort, à l’injustice, à toutes ces «blagues», suivant le mot de son atelier, plein de Parigots.