—Madame, dit Alphonse avec fermeté, songez-y bien encore avant de m'autoriser à rappeler René en votre nom. Il va revenir vers vous plein d'amour, plein de respect et de joie, et, s'il découvre ensuite quels sont vos sentiments, s'il entend jamais des paroles comme celles-ci, vous le plongerez dans le désespoir. Je vous en supplie, madame, promettez-moi de lui tendre les bras sans arrière-pensée. Ce n'est pas le pardon que j'implore pour lui, car le pardon suppose la faute, et mon ami n'est pas coupable! Il n'a pas méprisé son nom. Il n'a pas renié ses ancêtres... Il a découvert qu'il y a quelque chose de plus grand que l'orgueil, c'est le travail, et quelque chose de plus précieux que l'or et les titres, c'est l'amour. Vous avez dit: folie! dites-le encore, madame. C'est le nom qu'ici-bas l'on donne aux actions qui ne sont dictées ni par l'ambition, ni par l'intérêt, ni par la vanité: voilà trois mobiles qui n'ont jamais fait commettre de folies, mais qui font commettre des crimes! Ah! madame, quand René se serait trompé, il faudrait admirer son erreur. Mon Dieu! pourvu que la femme qui inspire un pareil héroïsme en soit digne! Le contraire serait trop affreux.
—Monsieur, dit tout à coup la marquise, comme frappée d'une idée subite, mon neveu peut redevenir pour moi tout ce qu'il a été; il peut regagner toute ma tendresse, mon estime; il peut encore me rendre heureuse; il peut faire descendre paisiblement et joyeusement mes cheveux blancs dans le tombeau. Je ne lui demanderai pour cela qu'une chose... Ah! Dieu veuille qu'il y consente! Excusez-moi de ne pas m'expliquer davantage. Vous me rendrez service de lui écrire ceci. Dites-lui qu'il revienne, que je n'ai pas cessé de le chérir, et qu'il tient entre ses mains la consolation de mes derniers jours.
M. de Linières s'inclina profondément et quitta la marquise. Il cherchait en vain dans sa tête l'explication de ce nouveau mystère, et ne savait trop s'il devait en tirer pour son ami un augure favorable.
—Voilà pour la tante, se disait-il tout en marchant: que sera-ce de la fiancée? Je n'ose pas m'informer de ce qu'est devenue mademoiselle Duriez... Pauvre René, pauvre garçon! Je suis sûr qu'elle l'aimait, mais deux ans sont bien longs! On pleure d'abord, on attend, puis le souvenir s'affaiblit, le doute arrive; les parents sont là qui s'agitent, qui supplient; un beau jeune homme se présente, on sourit et l'on est mariée. A dix-huit ans le cœur d'une jeune fille déborde de sentiments délicats, purs et charmants, mais ce sont des fleurs qu'un souffle effeuille; les plantes robustes, bonnes ou mauvaises, ne croissent que plus tard. La première floraison est certainement la plus gracieuse: on y trouve des touffes de bluets, de primevères et de violettes, mais malheur à celui qui dans ce bouquet ravissant voudrait chercher une immortelle!
Enchanté de cette poétique comparaison, mais très inquiet quant au bonheur futur de son ami, le vicomte de Linières entra à son cercle. Il y fut accueilli avec enthousiasme, et surtout avec curiosité. Depuis plus de dix mois on ne l'avait pas vu. Il avait passé tout ce temps en Amérique, car il n'était pas arrivé tout d'un coup à cette largeur d'idées qu'il avait fait paraître dans sa conversation avec la marquise. La vivacité des impressions qu'il avait éprouvées dans la matinée du jour de sa réconciliation avec René était tombée peu à peu, comme cela arrive inévitablement dans de pareils cas. Ces sublimes élans qui transportent l'âme dans des régions où elle ne saurait demeurer sont aussi délicieux qu'ils sont rares, mais le désenchantement, la lourde chute qui les suivent sont affreusement pénibles. Quand nous avons atteint le sommet d'une haute montagne, nous sommes ravis d'admiration, nous y resterions volontiers; l'existence, nous semble-t-il, y serait plus noble et plus belle; mais la disposition de nos organes et les nécessités de notre subsistance ne nous permettraient pas d'y vivre. Hélas! notre âme, aussi imparfaite que notre corps, ne peut respirer sur les hauteurs; l'air lui manque; il faut qu'elle redescende, souvent qu'elle tombe; mais combien la mémoire des horizons entrevus lui rend sombre et monotone l'étroite vallée où elle chemine!
En causant avec René, en voyageant, en réfléchissant sur les hommes et sur les choses, Alphonse avait retrouvé l'équilibre de ses pensées et s'était arrêté à un juste milieu, plus élevé que le domaine d'exclusion où il avait longtemps vécu, mais plus ferme et moins vague que le terrain mouvant de l'enthousiasme.
Interrogé par ses amis, il fut très sobre de détails quant à son séjour dans le Nouveau-Monde, surtout quant au but et au résultat de son voyage. Peu lui parlèrent du comte de Laverdie, qui commençait à être oublié. Pour lui, l'une de ses premières questions fut:—Avez-vous entendu dire que mademoiselle Duriez fût mariée? Mais, dans ce cercle aristocratique, on était peu au courant des nouvelles qui se rapportaient au monde du commerce et de la finance, et l'on ne put pas lui répondre.
Comme il flânait le soir sur les boulevards, s'enivrant de cette atmosphère parisienne qui, au moral ainsi qu'au physique, semble accélérer la vie, il remarqua un groupe de jeunes gens qui se séparaient en sortant d'un café. L'un d'eux vint seul de son côté. C'était un beau garçon de vingt-huit à trente ans: à sa démarche ferme et cadencée, au port de sa tête, à la coupe de sa moustache, on reconnaissait un militaire habillé en civil. Alphonse le regarda fixement, certain de l'avoir vu quelque part, et cherchant en vain à retrouver son nom. Le jeune homme s'aperçut de l'observation dont il était l'objet, regarda à son tour Alphonse, salua aussitôt et se détourna pour lui parler.
—M. le vicomte de Linières? fit-il en l'abordant.
—Le capitaine Arnauld! s'écria celui-ci. Est-il possible que je ne vous aie pas immédiatement reconnu!