—Convenez, dit en souriant le capitaine, qu'il y a de bonnes raisons pour que ma mémoire soit plus fidèle que la vôtre. Le premier jour où j'eus le plaisir de vous voir faillit bien être le dernier.
—C'est vrai: quel coup d'épée vous avez reçu là! J'étais désolé; jamais je n'aurais cru que vous pussiez en revenir.
—Comment donc! Mais je me porte mieux qu'avant. Ah çà, mon cher vicomte, si vous n'êtes point pressé, voulez-vous que nous causions un peu? Voilà bien longtemps que je désire savoir ce qu'est devenu mon terrible adversaire; je suis sûr que vous, au moins, pourrez m'en donner des nouvelles.
—Volontiers, mon cher capitaine... Et à mon tour, je vous en avertis, je vous confesserai quelque peu.
Arnauld parut surpris; puis, comprenant bientôt, il secoua la tête et poussa un soupir. Ce mouvement de tête et ce soupir étaient sans prix aux yeux d'Alphonse. Si un officier de chasseurs, jeune, beau, amoureux et muni d'un coup d'épée, constatait ainsi sa défaite, il y avait quelques chances pour que le cœur et la main de la jolie Gabrielle fussent encore libres.
Les deux jeunes gens firent quelques pas et s'arrêtèrent à Tortoni. Arnauld, très communicatif et non encore consolé, s'étala tout à son aise dans cette conversation qui lui plaisait. Il ne dit pas à Alphonse tout ce que celui-ci désirait savoir, mais tout ce qu'il fut en son pouvoir de lui apprendre. Après le duel et la retraite inexpliquée de son rival, il s'était cru aimé. Sa convalescence avait été longue, mais elle lui avait paru douce, car il ne vivait que du beau rêve de son mariage avec mademoiselle Duriez; son ami Émile, du reste, l'encourageait dans cet espoir. Le refus net et formel qui accueillit sa demande fut donc pour lui un coup aussi cruel qu'inattendu. Il s'en déclara du reste parfaitement remis.
—Voyez-vous, dit-il à Alphonse d'un ton confidentiel, un soldat de mon caractère ne doit pas se marier. Il fallait une jeune fille aussi charmante que celle-là pour m'inspirer l'idée d'une pareille folie. Heureusement pour elle et pour moi, elle a montré autant de bon sens que je lui connaissais de grâce et d'esprit.
Le pauvre officier cachait si mal son chagrin sous ces paroles, qu'Alphonse fut tenté d'avoir pitié de lui. Arnauld, qui surprit son regard de commisération, se hâta d'éclater de rire.
—Ma parole! s'écria-t-il, j'en ai laissé éteindre mon cigare! Donnez-moi donc du feu, vicomte.
—Alors, qui mademoiselle Duriez a-t-elle épousé? demanda Linières, qui crut sentir les battements de son cœur s'arrêter après cette question.