—Je ne sais pas, fit Arnauld. Vous vous doutez bien que je ne vois plus sa famille.

La foudre tombant au milieu du boulevard des Italiens n'eût pas produit sur le vicomte plus d'effet que cette simple phrase.

—Elle est donc mariée? demanda-t-il encore.

—Mais je n'en sais rien; c'est probable. Quelle drôle de question! Croyez-vous qu'une fille comme elle soit faite pour coiffer sainte Catherine? ou supposeriez-vous que j'irais à sa noce, par hasard?

XII

Gabrielle Duriez n'était pas mariée. Gabrielle Duriez aimait René, elle avait foi en lui, et elle l'attendait.

Ces deux années avaient été tristes pour elle.

Lorsque René était parti pour l'Amérique chercher du travail; lorsqu'il avait renoncé à sa vie de molle élégance, à son titre; lorsqu'il avait vendu, pour payer ses dettes, ses précieuses collections, elle avait appris tout cela par son père. Le brave homme, devant les larmes de sa fille, laissa échapper le secret de sa conversation avec le jeune comte. En voyant le regard ardent, enthousiaste, avec lequel elle accueillit cette confidence; en la voyant mettre les deux mains sur son cœur et baisser les yeux d'un air recueilli, comme si elle prêtait intérieurement, à elle-même et à Dieu, un serment solennel, le pauvre père se troubla et se dit qu'il avait tout perdu. Il aurait dû remettre, sans autre explication, le billet de René; ce qu'il avait de mieux à faire, après tout, eût été de ne pas s'en charger. Un comte qui vendait son mobilier et partait pour l'Amérique après s'être vu refuser la main d'une riche héritière, comme il était facile de le faire passer pour le dernier des mauvais sujets! et le cœur de Gabrielle eût été guéri d'un seul coup. C'était un remède un peu violent, la cautérisation brutale au fer rouge, mais aussi comme l'effet en eût été prompt et certain.

Jamais M. Duriez n'aurait osé avouer à sa femme la maladresse qu'il avait commise. Il frémissait à l'idée que sa fille prononcerait un jour ou l'autre quelque parole qui pût le trahir. Il l'épia d'abord avec inquiétude, pâlissant quand il lui arrivait de la trouver seule avec sa mère; au bout d'un mois, il devint plus tranquille: le nom de René n'était pas venu une seule fois sur les lèvres de Gabrielle.