III
Un mois après cette visite, René parut tout à coup chez sa tante, à l'heure où celle-ci sortait habituellement. La marquise fit atteler son landau, y monta avec son neveu, et partit pour Montretout.
Bien que madame de Saint-Villiers ne se montrât pas souvent autour du lac et choisît de préférence pour sa promenade quotidienne les allées retirées du bois, son équipage de forme un peu antique et sa livrée bleue lisérés jaunes étaient bien connus des Parisiens. Ce jour-là, ils attirèrent l'attention d'une façon toute particulière, car, à la gauche de la marquise, était assis le comte de Laverdie.
Le fait, il est vrai (et ceci n'est pas à la louange du jeune homme), se produisait assez rarement pour qu'on le remarquât. Ceux qui aiment à tout savoir, et encore mieux à tout deviner sur les affaires d'autrui, observèrent que la vieille dame se tenait fort droite parmi les coussins et portait sur son visage un petit air de triomphe qu'on ne lui avait jamais vu; que René, au contraire, un peu enfoncé dans la voiture, la tête légèrement inclinée en avant, paraissait presque abattu; enfin, que les chevaux allaient bien vite pour une simple promenade.
Madame de Saint-Villiers, cependant, ne jouissait pas d'un bonheur sans nuages. Cette entrevue, qu'elle avait appelée de tous ses vœux, commençait, à mesure que le moment s'en approchait, à lui sembler passablement redoutable. Elle appréhendait fort l'effet que devait produire sur son neveu le premier aspect du milieu où elle allait le faire pénétrer. Elle songeait à une foule de petites choses qui pourraient le rebuter, le blesser tout d'abord. Son inquiétude était d'autant plus vive qu'elle n'avait pas la plus faible idée de ce qui se passait dans l'esprit de René, ni de la nature des motifs qui avaient inspiré la détermination soudaine de celui-ci. Elle tournait de temps à autre vers le jeune homme un regard tendre et interrogateur, mais ce regard restait sans réponse. René causait avec le plus grand calme de choses indifférentes, et considérait les gazons soigneusement entretenus et les massifs corrects du Bois avec toute l'attention d'un voyageur explorant une terre inconnue, ou encore celle d'un général qui pénétrerait à l'aventure au cœur d'un pays ennemi.
—Bah! réfléchit la marquise, ne suis-je pas sûre de Gabrielle? Dès que René l'apercevra, il deviendra incapable de rien voir d'autre; tout ce qui ne sera pas elle lui semblera de peu d'importance: c'est ainsi qu'il passera sur les petitesses et les ridicules de ceux qui l'entourent. Est-ce que je ne connais pas mes deux enfants? Ne sais-je pas bien que c'est le bonheur de toute leur vie auquel je travaille? J'en ai la conviction si profonde, que je l'édifierais malgré eux, ce bonheur, si cela était nécessaire et si j'en trouvais le moyen!
Toutefois, madame de Saint-Villiers crut utile de préparer son neveu en lui faisant, au physique ainsi qu'au moral, le portrait de chacun des membres de la famille Duriez, sa filleule exceptée, bien entendu.
René, qui devina son intention, essaya de la prévenir.
—Je vous assure, madame, dit-il, que tous ces gens-là me sont parfaitement indifférents. Comme vous l'avez fort bien fait observer vous-même, ce n'est pas eux que je compte épouser. Leurs qualités et leurs défauts réunis n'auront pas le pouvoir de rien changer à mes intentions ni aux sentiments qu'il m'arrivera d'éprouver à l'égard de votre filleule. Si j'avais pu recevoir mademoiselle Duriez de votre main, sans même que j'eusse à solliciter l'honneur d'être présenté à ses parents, mon bonheur eût été parfait.