—Et le mien donc! soupira la marquise. Cependant, mon cher René, pas d'exagération fâcheuse. Excusez-moi si j'avoue que vos paroles me semblent un peu dures. Vous verrez vous-même que les Duriez ne méritent pas cette indifférence dédaigneuse. J'en suis, du reste, charmée pour vous: quoi que vous disiez, vous auriez souffert du contraire. Vous ne pensez pas, j'espère, séparer absolument votre femme de sa famille, ni de fait ni moralement. Ce serait une impossibilité, et, de plus, une cruauté dont je ne vous crois pas capable.

—Eh! certes non, madame, pas absolument, sans doute, mais le plus possible, cela est certain. Si je vous ai bien comprise, et grâce avant tout à votre influence, mademoiselle Duriez ne partage pas, à beaucoup près, toutes les idées du milieu dans lequel elle a été élevée?

—Ce milieu, René, n'est pas tel que vous semblez vous l'imaginer. Si l'homme du peuple parvenu n'avait d'autre représentant que M. Duriez, il faut avouer qu'on en aurait un peu exagéré le type dans ces mille descriptions qui nous ont inspiré tant de dégoût. Ni vous ni moi n'avons le moindre désir d'approfondir la question; ne parlons donc que de la famille qui nous intéresse et qui bientôt nous touchera de si près. Les Duriez sont partis de bas, c'est vrai... il paraît qu'aujourd'hui c'est bien porté. Autrefois on s'enorgueillissait d'avoir eu un aïeul au sacre de Charles VII... Aujourd'hui l'on est fier si l'on peut dire: «Mon grand-père plantait des choux, il faisait une croix pour signer son nom; tel que vous me voyez je suis venu à Paris en sabots, avec quatre sous attachés dans le coin d'un mouchoir!» Ainsi va le monde, mon cher neveu: aussi suis-je bien aise de penser que j'en sortirai bientôt. J'ignore si le grand-père de M. Duriez plantait des choux, mais certainement il devait planter quelque chose. Il vivait je ne sais où, au fin fond de la Bourgogne, avec une bonne douzaine d'enfants qui couraient pieds nus. L'un de ces gamins, plus intelligent que les autres, arriva ici un beau jour, s'ingénia, se démena, travailla et fit fortune. Il laissa, en mourant, au père de Gabrielle, une maison de commission et d'exportation solidement installée. Aujourd'hui, c'est un établissement colossal qui chiffre par des millions le mouvement de ses affaires.

—Mais, fit René en souriant, j'avoue que ces petits va-nu-pieds bourguignons m'inquiètent. Que sont-ils devenus? N'ont-ils pas eu chacun douze enfants à leur tour, et ne voit-on pas tout cela bourdonner autour d'une si grosse fortune comme des papillons de nuit autour d'une chandelle?

—Non, dit la marquise. Le fondateur de la maison Duriez était le dernier de la famille; il est mort vieux et quand tous les autres étaient déjà sous terre depuis longtemps. Quant aux descendants de ceux-ci, je n'en ai jamais entendu parler. S'il en existe, on doit convenir qu'ils font preuve d'une discrétion bien intéressante.

—Savez-vous bien, madame, que cette histoire me paraît admirable. Je me fais une idée charmante de ce gamin ébouriffé, arrivant dans notre grande ville avec ses poches vides et des millions dans sa petite tête. Certainement, la noblesse est une belle chose, mais la résolution, le travail... Oui, il y a bien là aussi quelque chose de grand.

La marquise regarda son neveu d'un air surpris et peiné.

—Ah! René, René, dit-elle, vous voilà bien toujours le même, avec vos impulsions qui déconcertent. Vous ne parlerez, vous n'agirez donc jamais que d'enthousiasme? Mon cher enfant, pardonnez à votre vieille tante qui se croit permis de vous dire de telles choses, mais ne songez-vous pas que vous passez votre vie à vous contredire sans cesse?

—Chère tante, je sais que je suis le pire étourdi qui existe, mais, au nom du ciel! qu'est-ce que j'ai dit qui puisse m'attirer tout à coup un aussi sévère reproche?

Il avait l'air si sincèrement, mais si comiquement désolé que la vieille dame ne put s'empêcher de sourire.