—Comment, répondit-elle gaiement, ce que vous avez dit? Mais c'est trop fort! Je vous crois plein de préjugés contre la bourgeoisie, je m'efforce de les détruire, je cache mes propres répugnances pour mieux vaincre les vôtres... Bon! une nouvelle idée vous traverse la tête, vous vous y lancez à corps perdu, et vous voilà embouchant la trompette en l'honneur de ce qui tout à l'heure ne paraissait même pas digne d'attirer votre attention.

Cette fois, René rit aux éclats.

—C'est vrai, dit-il, je me reconnais, je suis ainsi... J'en demande pardon à Dieu et aux hommes, à vous en particulier, ma bonne tante. Cependant ne me condamnez pas sans m'entendre. J'admire l'énergie, l'intelligence, la volonté; je déteste et je méprise la vanité, l'avarice, la morgue insolente, qu'à tort ou à raison l'on attribue aux parvenus. Je ne suis pas, comme vous voyez, si fort en contradiction avec moi-même. Et puis, si celui qui a gagné la fortune mérite quelque admiration, son fils généralement en mérite moins et son petit-fils pas du tout. Le premier gravit la montagne, le second reste au sommet, et il arrive souvent que le troisième dégringole de l'autre côté.

—A propos, dit la marquise, il existe ce petit-fils; mais c'est un bon jeune homme, très travailleur et qui ne manifeste jusqu'à présent aucune intention de dégringoler comme vous dites.

—Mademoiselle Duriez a un frère?

—Mais oui: un frère plus âgé qu'elle de deux ou trois ans. Ne vous l'avais-je pas dit?

—Jamais.

—Vous l'aurez oublié. Du reste, je crois que c'est ce que vous risquez de faire après que vous l'aurez vu lui-même.

—Vraiment? fit René en riant. Il est intéressant à ce point?

—Mon Dieu, c'est un excellent garçon; mais je ne lui crois guère d'esprit. Il vient de faire son volontariat dans la cavalerie, et se figure monter comme Bellérophon: je n'ai cependant jamais vu personne de plus disgracieux à cheval. C'est un gros blond, dont l'aspect fait involontairement rêver de plum-pudding. Ce qui contribue à rendre ce rapprochement naturel, c'est qu'il imite en tout les Anglais. Vous le verrez vêtu d'un veston à carreaux et les cheveux partagés au milieu de la tête. Il a un cab dont les roues sont à peine plus légères que celles d'une charrette à foin. Tous les matins, il se rend de Saint-Cloud à Paris dans cet horrible véhicule.