Il y eut un moment de silence. René ne paraissait que médiocrement charmé du portrait qui venait de lui être fait de son futur beau-frère.—Je ne le verrai pas souvent, pensait-il.

—Et madame Duriez? demanda-t-il tout haut.

—Elle? Oh! il est inutile que je vous en parle: vous l'aurez jugée quand vous l'aurez saluée. Elle se croit une grande dame parce qu'elle ne fait rien naturellement. Si elle vous dit: Comment vous portez-vous? et vous offre un siège, vous savez à quoi vous en tenir sur son compte. Vous n'acceptez pas sa chaise sans remords, en songeant combien la pauvre dame a dû se donner de peine et d'étude pour arriver à vous prier de vous asseoir de la façon dont elle le fait. Son mari, lui, a l'air de vous dire: «J'ai des millions; ils valent vos titres. S'il me plaît de mettre une couronne de duchesse dans la corbeille de ma fille, je puis m'en passer la fantaisie, et j'ai le moyen de la payer.» Ces prétentions sont grossières, j'en conviens; elles sont absurdes, puisque, en somme, l'argent n'a d'autre mérite que celui qu'on lui prête, et qu'on ne saurait à aucun prix acquérir la noblesse du sang. Mais, avec cela, le bonhomme a une franchise, un esprit simple et droit, qui fait qu'on lui pardonne. Vous le verrez, il vous plaira. Vous aurez plus de peine à digérer l'affectation de madame Duriez. J'aime mieux vous le dire à l'avance. Ainsi prenez-en votre parti. Rien ne persuadera à cette femme qu'il y ait la moindre différence entre elle et nous. N'essayez pas de le lui faire sentir, mon neveu, car vous perdriez votre peine. Tels qu'ils sont, ces braves gens ont trouvé moyen de découvrir une perle, de décrocher une étoile qui est leur fille et qui est ma filleule: c'est tout ce qu'il nous importe de savoir.

Il serait difficile de se figurer dans quel misérable état d'esprit se trouvait René de Laverdie au moment où la marquise et lui arrivèrent au terme de leur voyage. Il sentait que c'était un marché qu'il allait faire, et cela lui répugnait profondément. On avait eu beau lui démontrer qu'il donnerait, en somme, plus qu'il ne recevrait: ce raisonnement seul aurait prouvé qu'il ne s'agissait pas ici d'autre chose que d'une affaire; or le comte de Laverdie, en véritable comte du reste, avait les affaires en horreur; en faire une de son mariage semblait très dur à sa délicatesse. Comme il connaissait sa propre valeur et qu'il avait un cœur excellent, il ne pouvait douter que la future comtesse ne coulât des jours dignes d'envie; mais il commençait à se demander si lui-même serait heureux... Ces pensées et bien d'autres encore communiquaient à son visage une expression assez triste, et la marquise lui en fit malicieusement la remarque tandis que la voiture franchissait la grille du parc de Montretout.

René s'efforça de sourire et regarda sa tante. La vue du bonheur évident qui rayonnait sur tous les traits de la vieille dame le consola en partie de ses chagrins et de ses scrupules.

Quand on est entré dans le parc de Montretout par la grille qui se trouve à côté de la station du chemin de fer de Saint-Cloud, la première avenue qui se présente à gauche est une superbe allée plantée de hauts arbres. Des deux côtés, on aperçoit des habitations élégantes, très rapprochées les unes des autres. Malgré la verdure qui les enveloppe, on sent que c'est encore la ville: les grilles imposantes dont les dorures étincellent, les cours où le râteau n'a pas laissé un caillou hors de sa place, font qu'en traversant ce beau boulevard on hésite à se croire à la campagne. La campagne! Non, ce mot riant et doux, qui fait penser à la grande prairie trempée de rosée et au gai tapage de la basse-cour, ne convient pas à Montretout.

Les maisons qui se trouvent du côté gauche de cette première avenue offrent pourtant à leurs habitants un avantage qui en vaut bien d'autres réunis, soit de la ville, soit de la campagne: c'est le spectacle de l'admirable panorama qui se déroule au-dessous d'elles. Spectacle vraiment incomparable! Saint-Cloud, son parc royal, où se dressent les débris de son palais consumé; la Seine, coupée de ponts nombreux et couverte d'îles verdoyantes; le vaste massif du bois de Boulogne, sur la teinte sombre duquel se détache, d'un vert plus vif, le champ de courses de Longchamp, puis, au delà, Paris, infini et changeant comme la mer, bleuâtre dans la brume du matin, rose et doré au soleil couchant, quelquefois menaçant et noir comme les flots que soulève la tempête.

Cette vue était pour Gabrielle Duriez une source de perpétuel ravissement. La jeune fille y trouvait un dédommagement au séjour de Montretout, qu'elle détestait: elle avait choisi sa chambre au second étage de la maison, du côté opposé à la façade qui donnait sur le parc. Son bonheur était d'en ouvrir toutes grandes les deux larges fenêtres et de s'enivrer d'air, de lumière et de la contemplation d'un pareil tableau, d'aspect toujours divers et toujours merveilleux.

Les appréhensions de René se trouvèrent justifiées lorsqu'il pénétra dans le salon de madame Duriez. Il trouva la maîtresse de la maison telle que sa tante la lui avait dépeinte, c'est-à-dire remplie, dans sa conversation et ses manières, d'une affectation insupportable. Des yeux moins prévenus eussent peut-être été moins sévères; cependant il est certain que madame Duriez cessait d'être naturelle à l'instant où son valet de chambre annonçait une personne titrée. C'était un effet malheureux que produisait la petite particule de; elle rendait ridicule une personne qui, autrement, eût été fort sympathique par son esprit agréable et son affabilité sincère.

Madame Duriez fit seule d'abord les honneurs de chez elle, puis Gabrielle descendit; René la vit entrer sans émotion.