—Je n'ai pas besoin de vous présenter mon neveu, dit la marquise à sa filleule, puisque vous avez dansé ensemble cet hiver, si je ne me trompe pas.

Le comte se garda bien d'avouer que sa mémoire était moins fidèle que celle de madame de Saint-Villiers. Il ne se rappelait pas avoir fort admiré Gabrielle au bal de la marquise. Il la regarda et ne la trouva pas jolie; il causa avec elle et pensa qu'elle était insignifiante. Était-ce l'absence des lumières et de l'étourdissante atmosphère du bal, était-ce la fraîche petite robe de toile remplaçant la toilette de faille et de gaze qui transformaient ainsi Gabrielle? Était-ce plutôt l'idée de ce mariage nécessaire et forcé, ou le sentiment, à grand'peine étouffé, qu'il allait tromper une enfant, qui agissait sur l'esprit de René pour troubler son jugement? Le jeune homme ne s'en demanda pas si long. Il se sentait monter peu à peu sur son piédestal intérieur, tandis que la famille Duriez descendait dans sa pensée à une distance incalculable. Il s'admira sincèrement pour la grandeur d'âme qu'il allait déployer en franchissant un tel abîme. La conversation se ressentit des dispositions où il se trouvait; il y apporta une grâce nonchalante qui fit l'admiration de madame Duriez: elle y vit la marque suprême de l'élégance et du bon ton.

Gabrielle se sentait mal à l'aise et ne savait pas trop pourquoi. Elle cherchait en vain en face d'elle, dans ce comte de Laverdie, au sourire aimable et si légèrement dédaigneux, le jeune homme dont elle avait remarqué chez sa marraine la belle physionomie, ouverte et spirituelle, la gaieté mêlée d'une certaine profondeur et l'empressement délicat vis-à-vis d'elle-même. Elle ne le retrouvait pas. Mais qu'importe! Une fois avait suffi, et Gabrielle, au fond du cœur, gardait une image que la réalité même ne devait ni remplacer ni détruire.

Madame Duriez voulait retenir ses visiteurs à dîner: on ne devait pas songer, en venant à la campagne, à s'en retourner aussitôt. Cependant la marquise ne consentit pas à rester.

—La campagne, dit-elle en souriant, y pensez-vous? En vingt minutes nous sommes à Paris.

—Hélas! oui, fit Gabrielle avec un gros soupir comique.

—Ah! voilà, dit la marquise, un des chagrins de notre petite fille: elle n'aime pas Montretout; elle s'y trouve en prison.

—Pourquoi donc, mademoiselle? demanda René.

—Parce qu'il faut ici s'habiller comme à Paris, recevoir comme à Paris; quand nous sortons, c'est encore pour aller à Paris. Savez-vous ce que j'aime quand je suis à la campagne? C'est me trouver dans un endroit où je puisse rencontrer des paysans qui me demandent: Comment est-ce Paris? et qui, vraiment, n'en ont pas la moindre idée.

—Voilà un rêve que vous ne devez pas avoir vu se réaliser bien souvent.