—Va, mère chérie, je te promets que je n'oublierai pas un mot de ce que tu m'as dit.
Et Gabrielle, après avoir embrassé sa mère courut au jardin, où elle eut la satisfaction de découvrir que sa monstrueuse rose Paul-Néron, la gloire de son parterre, avait enfin consenti à s'épanouir dans toute sa beauté.
Quelques semaines se passèrent, pendant lesquelles on vit plusieurs fois à Montretout madame de Saint-Villiers et son neveu, tantôt ensemble, tantôt séparément. A la suite d'une promenade au Bois, il arrivait à René de traverser le pont de Boulogne et de venir causer un moment avec madame Duriez et sa fille. Pourtant ses visites conservaient toujours un caractère officiel et cérémonieux.
Le capitaine Arnaud, au contraire, avait pris à la lettre l'invitation de M. Duriez de se considérer comme de la famille. Il commença par inventer mille prétextes pour se présenter chez ses nouveaux amis aussi souvent que possible, ce qui était toujours bien moins qu'il ne l'eût désiré. Émile aurait pu être touché de l'amitié extraordinaire que son ancien supérieur lui témoigna tout à coup, s'il n'avait su parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point. Quand sa présence chez les Duriez fut devenue si naturelle qu'on s'étonnait de ne pas l'y voir, Arnaud renonça à en donner chaque fois une explication qui lui coûtait bien de la peine; imaginer... D'ailleurs, on recevait beaucoup dans cette maison hospitalière; on donna quelques fêtes. Le comte de Laverdie et le capitaine Arnaud n'étaient pas les seuls qui, pour une raison ou pour une autre, songeassent à obtenir la main de mademoiselle Duriez mais il est certain que, parmi les nombreux rivaux, nul n'était plus amoureux que celui-ci ni plus noble que celui-là.
Madame Duriez, inébranlable dans sa préférence qu'inspirait l'ambition, voyait avec une joie intense le moment s'approcher où sa fille serait comtesse de Laverdie et nièce de la marquise de Saint-Villiers.
Si Gabrielle et René n'étaient pas encore officiellement fiancés, c'était seulement parce que la vieille marquise redoutait les unions trop précipitées; elle voulait laisser à ses deux enfants le temps de se connaître un peu, car elle ne doutait pas qu'ils ne s'en aimassent davantage. Des trois, elle était la plus tendre et la plus romanesque; Gabrielle avait cependant le cœur bien ardent et l'imagination bien vive, mais, elle, n'avait-elle pas dix-huit ans? et n'était-ce pas son propre bonheur qui la faisait ainsi rêver?
Depuis la première soirée qu'Ernest Arnaud avait passée à Montretout, madame Duriez ne s'était plus trouvée dans le cas d'avoir à réprimer la vivacité parfois étourdie de sa fille. Celle-ci, en effet, était peu à peu tombée dans une disposition tout autre, qui, chez cette nature décidée, n'était pas de la mélancolie, mais bien réellement de la tristesse. On ne le remarquait pas autour d'elle; car la seule personne qui aurait pu s'en apercevoir, c'est-à-dire sa mère, s'applaudissait de cette tranquillité, dans laquelle elle voyait le bon résultat de ses observations.
Gabrielle était malheureuse et le devenait chaque jour davantage. Elle savait maintenant que le comte de Laverdie recherchait sa main, mais elle avait cessé de s'en réjouir.
Tout d'abord, lorsqu'elle l'avait appris, elle s'était dit que naturellement le jeune homme l'aimait, puisqu'il souhaitait de l'épouser. Ses manières vis-à-vis d'elle étaient graves et froides, il est vrai; il parlait à peine; mais cette réserve excessive était sans doute dictée par quelque loi du monde ignorée de la jeune fille. Pourtant, elle songeait à leur première rencontre, à cette vive sympathie qui était née entre eux dès qu'ils s'étaient parlé; ils l'avaient ressentie également, elle en était certaine, et ils se l'étaient exprimée, sans cependant avoir prononcé un seul mot différent des banalités de bon goût qui se débitent pendant un bal... Que s'était-il donc passé? et pourquoi ce délicieux moment n'était-il jamais revenu?
A mesure que le temps s'écoula et que les visites de M. de Laverdie se multiplièrent, Gabrielle sentit un doute singulier envahir son cœur et le glacer.