—Serait-il possible, se demanda-t-elle, qu'on pût songer à faire d'une jeune fille sa femme et que cependant on ne l'aimât pas?... Mon père racontait l'autre jour l'histoire d'un homme qui s'est marié pour devenir riche; sa femme avait une dot immense, mais elle était laide et méchante; elle l'a rendu si malheureux qu'il s'est tiré un coup de revolver; il ne s'est pas tué cependant, et je ne sais plus comment tout cela finissait... Il arrive quelquefois des horreurs pareilles. Mais il arrive aussi qu'on fait des faux, qu'on vole et qu'on empoisonne... Et quel rapport ont ces abominations avec le cher petit monde où je vis, avec mes bons parents, avec ma spirituelle marraine, avec René de Laverdie?...

Quel intérêt le comte aurait-il à m'épouser s'il n'avait pas un peu d'affection pour moi, lui qui est noble, qui est riche, qui est si plein de goût, d'intelligence et d'esprit? Il a un caractère très profond, il est franc, bon, généreux; cela est facile à voir, car il porte toutes ces qualités sur son visage... Et puis, je le sais bien, car sa tante me l'a répété souvent. Quand il parle, tout ce qu'il dit est très simple, et cependant c'est toujours original; il semble que chacune de ses paroles vous donne une idée nouvelle. Pourquoi voudrait-il m'épouser, moi qui suis si sotte, qui n'ai même jamais rien lu de tout ce qui l'intéresse?... (Mais cela, par exemple, c'est bien parce qu'on ne me le permet pas)... Il a vu sans doute que cette petite Gabrielle Duriez a un très grand cœur pour aimer tout ce qui est supérieur, juste, beau, et qu'alors elle le comprendrait, lui, et l'aimerait... oh! l'aimerait!...

Et il s'est dit: «Ce sera ma petite femme: puisque j'ai tout, noblesse, esprit et beauté, il est digne de moi de partager avec quelqu'un qui n'a rien de tout cela.»

De tels raisonnements, que Gabrielle se refaisait cent fois dans une même journée, parvenaient quelquefois à la consoler du désappointement et du malaise où la plongeait la conduite de M. de Laverdie. Cependant, devant l'évidence, ces raisonnements perdirent à la fin toute force de persuasion.

Comment conserver l'illusion que celui qui serait dans peu son fiancé, puis son mari, désirât découvrir ou amener entre elle et lui la moindre communion, soit d'idées, soit de sentiments? Il ne s'adressait à elle que rarement et ne paraissait jamais se soucier de savoir ce qu'elle pensait sur les choses les plus sérieuses comme sur les plus insignifiantes. Il s'appliquait à plaire à madame Duriez, ce qui lui était aisé, causait longuement avec son mari, et se montrait presque disposé à traiter Émile en camarade; cependant il conservait, dans ses rapports avec ce dernier, une certaine hauteur qui, si légèrement qu'elle se fît sentir, n'en irritait pas moins jusqu'à la fureur un jeune homme vaniteux et jaloux.

Six semaines peut-être s'étaient écoulées depuis le jour où Gabrielle avait guetté de sa fenêtre, avec un cœur doucement ému, la voiture de sa marraine qui descendait de Montretout. Elle était de nouveau à la même place et dans la même attitude, mais à une autre heure, et agitée par des pensées bien différentes.

C'était le soir, un peu avant minuit. Quelques personnes avaient dîné chez ses parents, le capitaine Arnaud, entre autres, puis la marquise avec son neveu. Ces deux derniers venaient de se retirer. René avait traité la jeune fille avec une courtoisie plus raffinée et plus glaciale encore que de coutume; une fois, elle avait rencontré son regard fixé sur elle, et ce regard lui avait paru presque ironique; il est vrai que le comte, comme s'il en avait eu conscience, s'était hâté de lui adresser la parole sur un ton gracieux et enjoué; mais, depuis cet instant, le poids qui pesait sur le cœur de Gabrielle devint si lourd qu'elle se demanda si la force n'allait pas lui manquer pour le porter.

Dès qu'elle eut embrassé sa marraine au bas du perron et répondu à l'inclination profonde de René, Gabrielle, sans rentrer au salon, monta comme une flèche jusqu'à sa chambre. Il faisait très chaud; la nuit était magnifique; on avait laissé les deux croisées ouvertes. Elle s'assit dans l'embrasure de l'une d'elles et se mit à regarder dans la direction du pont.

Elle le trouva vite dans l'obscurité, grâce aux becs de gaz espacés sur les deux trottoirs; il paraissait vide. Bientôt l'omnibus d'Auteuil le traversa lentement, avec un roulement sourd que la jeune fille écouta jusqu'à ce qu'elle ne pût distinguer si elle l'entendait encore ou si c'était son oreille qui en conservait le son affaibli. Une minute après, elle vit paraître deux lumières qui s'avançaient dans la même direction; à la clarté d'un bec de gaz, elle reconnut un landau resté ouvert à cause de la douceur de la soirée: c'était celui de madame de Saint-Villiers. Une petite étoile rougeâtre semblait voltiger au-dessus et marcher avec lui.—Ah! pensa Gabrielle, c'est le cigare de M. de Laverdie; la marquise est toujours contente lorsque la nuit permet à son neveu de fumer dehors à côté d'elle.

Le landau passa plus vite que l'omnibus; il faisait aussi moins de bruit; les pas des chevaux s'amortirent sur le sable aussitôt que le pont fut franchi.