Gabrielle continua à tenir ses yeux fixés sur la masse noire du bois de Boulogne, au-dessus de laquelle l'atmosphère de Paris s'élevait rose comme une vapeur de fournaise. Elle regarda longtemps, longtemps, puis tout à coup se retourna... L'idée lui était venue de voir quel aspect prenait, par une belle nuit, cet espace entre les deux collines, cette échancrure ouverte sur l'infini du ciel, par où il lui semblait autrefois que ses rêves arrivaient en flottant jusqu'à elle. L'espace était tout à fait sombre, les étoiles ne brillaient point si bas. Gabrielle prit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter.
—Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, c'est tout, c'est tout?... Folle que j'étais d'avoir pensé que l'on pourrait m'aimer!... Mais alors, pourquoi donc est-ce qu'il veut m'épouser?... Oh! si cela m'est possible, je ne me marierai jamais!
VI
Le lendemain même de ce jour, le comte de Laverdie et son ami Alphonse de Linières firent ensemble une promenade au bois. Ils sortirent tard, car le temps était couvert et l'on n'avait pas à craindre un soleil trop ardent. Cependant la chaleur ne laissait pas que d'être fatigante, et, dans l'avenue des Acacias, ils ralentirent tout à fait le pas de leurs chevaux. Depuis la matinée où René avait annoncé à Alphonse son intention d'épouser mademoiselle Duriez, jamais les deux jeunes gens n'avaient reparlé de ce mariage. Quoique le vicomte fût assez intime avec René pour amener lui-même la conversation sur ce sujet, il s'était gardé de le faire: le projet de son ami lui déplaisait trop pour qu'il voulût seulement avoir l'air de le prendre au sérieux. Il devinait pourtant que René n'y renonçait pas, et il en avait un vrai chagrin.
Le jeune comte, assez expansif et confiant de son naturel, souffrait de la fierté qui lui faisait de son côté garder le silence. Mais, du reste, qu'aurait-il dit? Alphonse voyait trop clairement qu'il était malheureux, et, sur le visage de celui-ci, la réponse n'était pas moins claire; toute l'expression de ce visage disait en effet: c'est ta faute.
Une voiture vint au-devant d'eux dans l'avenue des Acacias; elle était découverte, et Alphonse remarqua de loin les deux dames qui s'y trouvaient. Il put les observer d'autant plus à son aise que René était tombé dans une de ses fréquentes rêveries, ne disant rien, et tenant ses yeux obstinément baissés.
Une des deux dames, la plus âgée, ne retint pas longtemps les regards du vicomte; elle n'était pas toujours visible d'ailleurs, au delà du buste imposant de son cocher. Mais la seconde était assise du côté des cavaliers... C'était une toute jeune fille, d'une physionomie délicieuse, moins belle qu'expressive, et singulièrement attirante. Ses regards, qui erraient çà et là avec distraction, rencontrèrent tout à coup le visage sombre et penché de René. A la grande surprise d'Alphonse, les joues de la jeune fille se colorèrent légèrement, et elle continua à regarder le comte, qui ne s'en doutait pas, avec des yeux tristes et doux, les plus touchants et les plus beaux que M. de Linières eût jamais vus.
L'intérêt de celui-ci était excité au plus haut point. Il eût voulu avertir le comte, mais la voiture était trop près. Soudain, comme elle allait les croiser, René releva la tête; il salua vivement, et les deux dames lui répondirent. Alphonse, qui n'avait attendu que le moment d'ôter son chapeau, n'obtint pas même un regard.
—Qui est cette ravissante fille? s'écria-t-il aussitôt que la calèche fut suffisamment éloignée.