Et il recommença à rire.
—René, dit son ami, je te donnerai un conseil. Tu as du cœur, je le sais: eh bien, ne ris jamais comme cela devant cette enfant, tu lui ferais trop de mal.
—Allons donc! qu'elle soit comtesse, et il lui sera très indifférent si je ris ou si je pleure! Elle aura, ma foi! bien raison, puisque je l'épouse pour son argent.
Le vicomte de Linières ne répondit pas.—Il y a quelque mystère là-dessous, pensa-t-il: cela est évident. Ou je n'ai jamais connu René, ou il est incapable de cynisme et de bassesse. On fait tous les jours des mariages d'intérêt, mais ne peut-on pas y mêler un grain de délicatesse et de poésie? Cette jeune fille a beaucoup de fortune, est-ce une raison pour qu'elle n'ait pas un peu de cœur? Est-il donc impossible que l'un et l'autre soient heureux parce qu'ils auront mis en commun un titre avec quelques millions?
Tout à coup René reprit la parole, et sur le même ton ironique:
—Tu seras bientôt invité à la bénédiction nuptiale, Alphonse: mes créanciers me pressent fort; je ne me suis débarrassé de l'un d'eux, ce matin, qu'en lui promettant d'être marié avant un mois.
Alphonse se hâta de détourner la conversation. Cette fois, il croyait avoir compris.—En effet, se dit-il, voilà une situation bien horrible pour un homme d'honneur. Pauvre René! il est presque fou de colère et de honte... Mais lui, il s'est attiré cela, tandis que cette malheureuse enfant!...
A ce moment, les deux jeunes gens furent rejoints par quelques amis. On parla d'un dîner qui devait avoir lieu le soir même à leur cercle, en l'honneur de personnages étrangers. René promit de s'y rendre; puis, trouvant un prétexte, il reprit seul presque aussitôt le chemin de Paris.
Cependant Gabrielle était tourmentée par une curiosité inquiète et ardente. Elle eût voulu, ne fût-ce qu'une minute, lire dans le cœur de René, sûre au fond, malgré tout, qu'elle n'y verrait rien que d'aimable et d'élevé. Elle songeait aux longues causeries de sa marraine; celle-ci, qu'elle admirait et qu'elle aimait tant, n'aurait pas voulu la tromper; elle devait connaître son neveu. Et ses parents, certainement, ne pensaient qu'à la rendre heureuse... Pouvait-elle s'opposer à un mariage qui les comblerait tous de joie? Quelle raison excuserait son refus? Lorsqu'elle avait passé des heures, la nuit, sans dormir, ou le jour, assise à sa fenêtre, retournant de semblables questions dans sa petite tête, sans leur trouver de réponse, elle finissait toutes les fois par se dire: Il ne m'aime pas... Pourquoi donc veut-il m'épouser?
Elle l'apprit bientôt, et d'une façon brutale.