Une après-midi que la famille était, suivant son habitude, réunie sur la terrasse ombragée devant la maison, on parla pour la première fois ouvertement du prochain mariage de Gabrielle. Madame Duriez vanta le bonheur de sa fille avec un enthousiasme sans mesure; M. Duriez, voyant l'embarras de la petite, la taquina amicalement; Émile, sombre, ne disait rien. Gabrielle, avec une ombre de son ancienne gaieté, sourit, déclara qu'elle n'avait pas encore dit bonjour à ses roses, et se sauva pour échapper à une conversation qui lui était pénible.

Elle ne s'éloigna pas assez vite.

A peine eut-elle tourné le premier massif que la voix de son frère, s'élevant presque avec violence, l'arrêta.

—Avez-vous bien réfléchi, mon père? Est-ce donc tout à fait décidé? Vous donnerez votre fille à un libertin, perdu de dettes, qui la prend pour son argent!

Gabrielle reçut dans toute sa force le coup de cette exclamation grossière. Son frère, en parlant si haut, pouvait-il croire qu'elle ne l'entendrait pas?

Elle ne s'évanouit pas, mais elle fut prise d'un tremblement nerveux qui la força de s'appuyer contre un tronc d'arbre. Elle dut écouter la réponse de son père, car pendant quelques minutes, il lui fut impossible de bouger de là.

—M. de Laverdie n'est pas un libertin! disait M. Duriez indigné, et moi, je ne suis ni un mauvais père ni un fou!... Le comte a un peu vécu: quel jeune homme de nos jours ne l'a fait? C'est une garantie de bonheur pour une femme. Il a perdu sa fortune, soit! Il a des dettes, peut-être. Ma fille les payera si bon lui semble; elle est assez riche pour cela... Elle contracte une alliance qui rendrait fière une princesse.

—Notre fille, s'écria à son tour madame Duriez, ne sera pas seulement comtesse: elle héritera du titre de la marquise de Saint-Villiers. Par son testament, le marquis...

Gabrielle rassembla toutes ses forces pour marcher un peu plus loin: il était impossible qu'elle subît plus longtemps cette torture. Elle craignait aussi de perdre connaissance, car elle n'eût pas voulu qu'on pût découvrir ce qu'elle avait appris ni ce qu'elle éprouvait.

Aux premiers pas qu'elle fit, elle se sentit moins faible qu'elle ne s'y attendait. Elle se dirigea machinalement vers son parterre de roses.