Ce parterre, ou plutôt ce buisson tout embaumé et tout fleuri, était situé dans un des plus jolis endroits du jardin; il formait le coin d'une allée qui se perdait dans un gracieux fouillis de jeunes arbres donnant l'illusion d'un petit bois. En face du buisson était un bosquet, et au delà une admirable pelouse qu'ombrageaient des tilleuls et des marronniers groupés au hasard; à travers l'écartement des branches, on apercevait le lointain bleuâtre et le scintillement du fleuve. C'était la propriété personnelle de Gabrielle et sa retraite favorite. Nul jardinier n'eût osé touché à un seul de ses rosiers, et personne, sans y être invité par elle, ne se fût assis sous le bosquet.

Ce fut là qu'elle se réfugia dans son chagrin.

Elle ne versa pas une larme tout d'abord, et réfléchit presque tranquillement.

—C'est donc là vraiment la vie? se disait-elle. On me l'a peinte quelquefois comme cela, et je ne voulais pas croire que le tableau fût vrai. Je croyais que pour moi ce serait autre chose. Je me sentais tant de bonne volonté, de force et de foi, un tel pouvoir d'aimer!... Pauvre petite folle que j'étais!

Il lui semblait que tout à coup elle était devenue très vieille, et qu'elle songeait à un temps lointain, disparu pour ne plus revenir. Elle regarda ses roses, et se représenta une jeune fille rieuse et fière qui les soignait et leur disait tout bas: «J'aime et je suis aimée!» Puis elle vit la même jeune fille cueillir un bouton et le donner à un jeune homme qui souriait en l'acceptant. Elle murmura plusieurs fois de suite: C'est fini, fini, fini!... Puis elle ajouta avec un sanglot: Cela n'a jamais été!

Et, dans l'amertume de son jeune désespoir, elle supplia Dieu de la laisser mourir.

Mais, au milieu de sa douleur, elle se sentit une énergie qu'elle ne s'était pas doutée jusque-là de posséder. Elle se leva, et s'écria presque tout haut, comme pour bien se convaincre de sa propre résolution:

—Eh bien, non! Mes parents en souffriront sans doute, ma marraine me maudira, ma vie, à moi, sera brisée, mais je ne l'épouserai pas!

Elle revint à la maison, et eut le courage de se montrer souriante et tranquille, comme d'habitude.

Dès le lendemain pourtant elle retomba dans ses perplexités. Elle était bien jeune pour prendre seule un si grave parti, il n'y avait personne au monde à qui elle pût s'adresser pour avoir un conseil. S'avouait-elle que son cœur doutait encore?... Mais il ne pouvait plus douter, puisqu'elle avait entendu ses parents convenir de l'horrible vérité, en parler comme d'une chose toute naturelle... Il ne doutait peut-être pas, mais il hésitait un peu, ce pauvre cœur de dix-huit ans.