Gabrielle fut plusieurs jours sans voir René.
Sur ces entrefaites, madame Duriez eut affaire à Paris, et ne jugea pas à propos d'emmener sa fille. Celle-ci, qui aurait voulu pouvoir, en quelque mesure, oublier l'aspect des boulevards et de la place de la Concorde, employa ses heures d'indépendance à faire dans le pays quelques visites de charité. Elle remontait doucement la côte de Saint-Cloud, vers la fin de l'après-midi. Le temps était beau et très chaud; les routes blanches étaient désertes. Il y a une mélancolie profonde dans la splendeur des jours d'été: Gabrielle sentait sa tristesse grandir au milieu de ce paysage plein de silence et de lumière.
Elle n'était plus bien loin de leur avenue, lorsqu'elle entendit venir un cavalier derrière elle; le pas relevé du cheval indiquait une bête de prix. Une faible exclamation se fit entendre, puis le pas devint plus rapide... Elle éprouva aussitôt la certitude qu'elle allait voir M. de Laverdie.
C'était bien lui, en effet; il mit pied à terre au moment de la rejoindre et commença de marcher auprès d'elle. Il tenait son cheval à la main; la jolie bête, qu'une minute de trot avait excitée, courbait excessivement la tête, rongeait son mors, et posait les pieds sur le sol avec une lenteur forcée et une grâce impatiente.
C'était la première fois que Gabrielle et René se trouvaient seuls ensemble. La femme de chambre qui accompagnait mademoiselle Duriez les suivit à quinze ou vingt pas en arrière, moins par respect que par la peur affreuse que lui causaient les mouvements du cheval.
—Je pensais trouver ma tante ici, dit René. Je serais vraiment surpris si elle ne venait pas nous rejoindre dans la soirée.
Gabrielle remarqua que le comte, après l'avoir saluée d'un air joyeux, prenait en parlant une expression grave et presque triste.
—Madame de Saint-Villiers n'est pas malade, j'espère? demanda-t-elle vivement.
—Non, mademoiselle... Il hésita; la jeune fille leva les yeux avec surprise.
—Ma visite est peut-être inopportune, poursuivit René; je n'apporterai pas beaucoup d'animation à la table de vos parents, car ce jour n'est pas gai pour moi. Mademoiselle, laissez-moi vous dire ce qu'il me rappelle: cela me fera du bien, et vous comprendrez pourquoi je suis venu ici... pourquoi il m'était impossible de ne pas y venir.