René, qui avait aussitôt sorti de son portefeuille une carte, la remit au capitaine, en s'arrangeant de façon que personne autour d'eux ne remarquât son mouvement.
On ne se douta pas en effet dans cette gaie réunion de la provocation qui venait d'être faite et acceptée. La fête ne fut marquée par aucun autre incident fâcheux, et elle se prolongea fort tard, à la satisfaction de tous ceux qui restèrent jusqu'au dernier moment.
VIII
Deux ou trois jours après, Gabrielle apprit par son frère, qui ne mit pas beaucoup de ménagements à lui communiquer cette nouvelle, que M. de Laverdie avait gravement blessé le capitaine Arnauld dans un duel à l'épée. Celui-ci avait été atteint au côté gauche par un coup de pointe porté avec vigueur, et sa vie se trouvait sérieusement menacée. Émile ne donna, du reste, que peu de détails sur cette affaire. On tâchait de la tenir secrète à la famille Duriez, et nul, hormis les témoins, ne sut jamais où elle commença. Par Émile, on la connut bientôt à Montretout; mais le jeune homme avait juré à son ami de n'en point révéler les principaux détails, et Gabrielle fut la seule à laquelle il avoua que la blessure de l'officier pouvait être mortelle.
Ce fut un cruel soulagement pour ce garçon peu délicat d'exhaler devant sa sœur une douleur bruyante, égalée seulement par son indignation contre M. de Laverdie. Il ne lui cacha pas qu'il supposait bien que ce malheur était arrivé à cause d'elle; et, bien qu'assez généreux pour l'en déclarer parfaitement innocente, il se permit quelques allusions grossières à la préférence qu'elle pouvait entretenir secrètement pour le comte ainsi qu'au caractère et aux intentions de celui-ci.
Gabrielle, au reste, souffrait tellement à l'idée de ce qui venait de se passer, que les paroles amères de son frère ajoutèrent peu à sa douleur et à sa consternation. Suivant cette vivacité avec laquelle les âmes jeunes et confiantes vont d'un extrême à l'autre, ne croyant plus à rien de vrai chez ceux qu'elles reconnaissent les avoir une fois trompées, elle jugea René d'autant plus sévèrement qu'elle l'avait vu d'abord avec des yeux plus aveugles. Elle le crut assez coupable pour ne pas craindre de sacrifier la vie d'un homme au plus vil intérêt, et le soupçonna d'avoir provoqué Arnauld dans la pensée que celui-ci pourrait lui enlever la main de la jeune fille dont il ne recherchait lui-même que la fortune.
Quelques jours s'écoulèrent sans que l'on revît à Montretout ni la marquise ni René. Une après-midi, cependant, madame Duriez, rentrant avec sa fille, trouva dans la coupe d'onyx du vestibule, parmi quelques lettres, la carte pliée de M. de Laverdie.
On était sur le point de partir pour Trouville. Comme il arrive en pareil cas, on avait attendu au dernier moment pour faire une foule de visites et de courses indispensables: aussi les journées semblaient-elles trop courtes à madame Duriez. Elle faisait atteler régulièrement vers une heure, montait en voiture avec Gabrielle, et posait sur le coussin devant elle trois ou quatre agendas, son porte-cartes et des paquets d'échantillons. Elle se rendait alors à Paris; quand elle allait voir des amis dans les environs, à Meudon ou à Bellevue, elle ne se chargeait pas d'un bagage si considérable.
A peine installée dans la voiture, elle ouvrait un des agendas et regardait la liste des emplettes nécessaires; puis elle cherchait dans un autre les adresses des magasins. Elle pesait les mérites respectifs de ceux-ci, les groupait par quartiers, calculait combien au plus elle pourrait en explorer jusqu'à sept heures. Alors elle prenait les échantillons, répandait sur ses genoux les petits morceaux de faille, de laine ou de satin, et s'absorbait dans une étude plus importante encore. Au reste, ses réflexions se faisaient à haute voix, et Gabrielle était sans cesse appelée à donner son avis. En temps ordinaire tout ceci n'amusait que médiocrement la jeune fille; dans l'état d'esprit où elle se trouvait, c'était pour elle une pénible tâche. Elle l'accomplissait tranquillement, sans y attacher sa pensée; elle s'efforçait de ne pas répondre trop souvent:—Cela m'est égal... l'un sera aussi joli que l'autre... c'est absolument la même chose... Ces façons de parler contrariaient madame Duriez, qui ne se fiait pas volontiers à son propre goût et n'aimait pas décider seule.