Une ou deux fois, dans ces chaudes après-midi de juillet, madame Duriez, en traversant le bois, s'endormit au mouvement de la calèche. Gabrielle élevait alors son ombrelle pour protéger sa mère contre le soleil. Les grandes allées étaient presque désertes; le chant monotone des sauterelles s'élevait des gazons brûlés; les longues herbes, courbées par la chaleur, se flétrissaient dans la poussière au bord de la route; aucun souffle n'agitait les feuillages des arbres, et cependant les hauts peupliers se balançaient légèrement sur le ciel, comme pris d'un frissonnement mystérieux. La voiture allait au petit trot, et le pas des chevaux retentissait avec une régularité à laquelle Gabrielle trouvait quelque chose de désespérant et d'implacable: elle était saisie par l'horrible sentiment d'une course sans but, éternelle, avec ce vide, ce silence et ce sommeil à ses côtés.

Un jeudi, vers trois heures, étant descendues chez Guerre pour se rafraîchir et se reposer, madame Duriez et sa fille y rencontrèrent la marquise.

—Enfin, mignonne, je vous tiens! s'écria la vieille dame en embrassant sa filleule. Et cette fois je ne vous lâche plus. Est-ce ainsi qu'on m'abandonne, petite méchante? Vous allez venir avec moi. Madame Duriez, je la garde cette après-midi.

On objecta des occupations pressantes, une robe, entre autres, à essayer.

—Non, non, dit la marquise. D'ailleurs, j'irai avec elle pour cette robe, si elle y tient. Je vous la ramènerai ce soir; nous viendrons à l'heure du café. Vous ne vous faites pas une idée comme je suis triste et abandonnée depuis quelque temps! Voilà une enfant que je ne vois plus, et quant à mon neveu, il a eu l'esprit de se fouler le pied et il ne bouge de chez lui. Allons, c'est dit, je l'emmène; vous y consentez, chère madame.

Il n'était pas possible de dire non. Gabrielle partit avec madame de Saint-Villiers; mais elle était fort mal à l'aise et se sentait moins de courage que chez elle, à Montretout.

Comme elles étaient toutes deux le soir à table, la marquise se mit tout à coup à parler de René, exprimant la contrariété qu'elle éprouvait de sa foulure. Ce fut alors la première, la seule fois où sa filleule se demanda si la vieille femme n'était pas la complice du jeune homme, et ne convoitait pas pour son neveu les millions de la maison Duriez. Une semblable idée fit tellement horreur à Gabrielle qu'elle la repoussa sur-le-champ et sans peine: mais ces soupçons involontaires, qui lui venaient à présent sur ceux qu'elle aimait et respectait le plus, n'étaient pas pour la jeune fille les fruits les moins amers de sa dure expérience.

Après le dîner, elle se trouva seule un moment dans le petit salon, sa marraine l'ayant quittée pour écrire un billet et donner quelques ordres. Gabrielle tenait entre les mains une magnifique collection de gravures de Goupil, représentant les meilleures toiles des dernières expositions; elle l'examinait avec intérêt, car elle avait un goût très vif pour la peinture et toute espèce de dessin. Elle remarqua, dans un tableau historique, un personnage qui ressemblait fort à M. de Laverdie; cela lui rappela le portrait de celui-ci qui devait être derrière elle, et, se tournant un peu, elle se mit à le contempler. En revoyant cette physionomie si fine et ces yeux fiers, elle fut saisie d'une douloureuse pitié de songer qu'ils cachaient un caractère bas.—Pauvre René, murmura-t-elle, pauvre René!.. Oh! comme je vous plains!

Au bruit que fit une porte, elle se retourna vivement: M. de Laverdie entrait.

Elle ne se troubla pas, et remercia intérieurement le ciel de l'avoir envoyé. A tout prix, elle voulait prévenir une demande en mariage, un refus, et les scènes pénibles à tous qui ne manqueraient pas d'en résulter. Peut-être que l'occasion s'offrait de tout arrêter, si toutefois il restait à René assez d'honneur et de loyauté pour la comprendre.