—Écoutez, René: s'il y a une chose dont j'ai été persuadée, non pendant une heure, mais pendant des semaines et des mois, c'est que Gabrielle vous aimait, qu'elle vous aimait naïvement, profondément, de toute son âme, comme cette vive créature doit aimer. Je ne peux pas me figurer que je me sois trompée, encore moins qu'elle ait changé... N'y a-t-il pas ici quelque malentendu?

—Hélas! non, il n'y en a pas. D'ailleurs, et c'est mon châtiment, je ne me sens pas capable de lui offrir un cœur digne d'elle, un amour qui puisse répondre au sien. Il y aurait toujours entre nous cette ombre ignoble d'intérêt que j'y ai vue une fois. Ah! misérable, misérable libertin que je suis!

Madame de Saint-Villiers essaya de consoler son neveu, mais inutilement. Elle jugeait les fautes du jeune homme rachetées par la profondeur de ses regrets et la sincérité de son amour, mais elle ne pouvait faire accepter ces considérations à René; tout en souhaitant de le soulager, elle n'eût pas voulu voir sa douleur s'amoindrir, puisque cette douleur le relevait. Elle s'efforça de lui persuader qu'il pourrait encore vivre heureux sans Gabrielle, mais tout ce qu'elle dit à cet effet fut accueilli par un morne silence. La conversation se prolongeait, ou plutôt la vieille dame parlait toujours, épuisant tous les arguments que lui suggérait sa tendresse. René ne répondait plus; les sourcils froncés, l'air triste, mais résolu, il semblait trouver tant de paroles inutiles. S'éloigner, le laisser ainsi était impossible à la marquise; l'idée de ces pistolets, dont le domestique lui avait parlé, revenait sans cesse à son esprit et la remplissait d'épouvante.

Il fallut partir cependant. Alors elle trahit ses craintes; elle conjura son neveu, au nom de tout ce qu'il avait jamais respecté, de tout ce qui lui avait été si cher, de ne pas attenter à sa vie. Elle lui arracha la promesse qu'il la reverrait encore; puis elle le quitta tout éperdue, et à peine fut-elle dans sa voiture, les stores abaissés, qu'elle s'abandonna au désespoir le plus amer.

IX

Le surlendemain, René de Laverdie reçut de sa tante la lettre suivante:

«Mon cher enfant,

«Il m'est impossible d'aller vous voir: je suis vieille, faible, et tant d'émotions m'ont brisée.

»Vous viendrez causer avec moi, car j'ai des choses importantes à vous dire; pourtant j'aime mieux auparavant vous en écrire le résumé... La plume risque moins de s'égarer que la parole, et je vois si peu clair dans tout ceci que je crains de commettre une erreur; elle deviendrait certainement fatale. Réfléchissez bien vous-même avant de tirer la moindre conclusion ou de vous arrêter à un parti quelconque.