»J'ai vu Gabrielle. J'étais résolue à pénétrer, fût-ce de force, dans son cœur, et j'y ai réussi.

»Mon enfant, elle vous aime. Ne vous réjouissez pourtant pas trop à ce mot. Cette jeune fille a changé, je ne la comprends plus; elle paraît lutter contre son amour, et, si j'ai découvert ses sentiments, c'est bien malgré elle. Je lui ai dit (vous m'en voudrez, je le sais; mais puis-je laisser mes deux enfants courir à leur malheur sans tout faire pour les arrêter?), je lui ai dit que j'étais arrivée juste à temps pour vous empêcher de mourir, et c'est alors seulement qu'elle s'est émue... Oh! ne croyez pas que je me sois trompée, que j'aie vu seulement ce que je désirais voir... D'ailleurs, elle s'est expliquée ensuite, mais attendez.

»Qu'est-ce que vous vous imaginiez donc à propos de cet officier, de cet Arnauld?.. Mais elle n'a jamais pensé à lui! Vous auriez dû voir l'expression de son visage quand je l'ai nommé, je pourrais rire en y pensant. Voilà un rival peu redoutable, et il n'était pas besoin de le maltraiter comme vous l'avez fait.

»Mais supposerait-on jamais qu'une petite fille refuse d'épouser un homme qu'elle aime parce qu'il est comte? C'est pourtant ce qui m'a paru ressortir des demi-aveux de ma filleule. Il s'est passé quelque chose que j'ignore...

»N'y a-t-il rien eu entre vous? De pareilles idées sont entrées tout récemment dans la tête de Gabrielle: il y a un mois elle n'y eût pas songé. Elle m'a parlé de position sociale, de noblesse et de bourgeoisie, que sais-je, moi? Je l'ai grondée, puis je me suis moquée d'elle, rien n'y a fait. Elle employait un petit ton calme, ferme, tout nouveau dans sa bouche rieuse. C'est à y perdre la raison! Pour moi, je ne sais plus où j'en suis... Tenez, je voulais être claire, et cette lettre est un vrai galimatias.

»Voici ce qu'il vous faut entendre: mademoiselle Duriez vous aime, cela est certain; et, ce qui ne l'est pas moins, malheureusement, c'est qu'elle ne veut pas vous épouser.

»Venez au plus tôt, mon cher René, que je vous répète en détail toute notre conversation. Vous y verrez peut-être quelque chose que je n'ai pas su y découvrir. Je m'efforce de ne pas désespérer encore: je vous en supplie, faites de même.

»Votre tante.»

René lut cette lettre et resta longtemps pensif.

Quand il se leva enfin, il avait sur les lèvres un sourire triste et doux.