—Mon père m'aurait maudit? se disait-il. Oui, peut-être... s'il eût vécu, s'il eût encore foulé cette terre où l'orgueil et le préjugé enfoncent de si fortes racines. Mais, s'il pouvait me voir, maintenant qu'il a connu la vérité et la justice éternelles, ah! je suis sûr qu'il ne me maudirait pas, mais qu'au contraire il me bénirait!
Il se disposa à partir; mais, comme il allait ouvrir la porte, il jeta encore un regard sur cet intérieur délicat dont il était exilé, sur les mille objets qui semblaient porter l'empreinte de l'esprit si altier, mais si fin de la marquise, sur la chaise longue, au pied de laquelle, enfant, il avait joué.
—Oh! si je pouvais revenir à cet âge, pensa-t-il, et vivre différemment! Ma pauvre tante! ma pauvre tante!
Il se hâta de quitter la chambre, car les larmes lui venaient aux yeux.
Lorsqu'il revint rue d'Anjou-Saint-Honoré, il eut à subir une épreuve à peine moins pénible; il s'occupa des dispositions à prendre pour la vente de son mobilier. Un découragement cruel le saisit plusieurs fois à la pensée qu'il allait se séparer des trésors d'art réunis là peu à peu, avec tant d'études, de soins et d'amour. L'idée du suicide se glissa de nouveau dans son cœur, tandis qu'il examinait une à une ses armes précieuses. Il songeait aussi aux chevaux, pour lesquels il avait toujours fait des folies; il en possédait d'admirables, et, lorsqu'il se rappelait ces pauvres bêtes, il aurait pu pleurer comme un enfant.
Ce furent de tristes heures que le comte de Laverdie passa chez lui ce soir-là. L'épreuve qu'il traversait eût été véritablement au-dessus de ses forces, et il n'eût pas résisté à la tentation d'en finir avec la vie, si son amour et l'idée qu'il se devait à Gabrielle ne l'avaient pas soutenu.
L'après-midi, avant de se rendre chez sa tante, il avait tracé quelques mots, dans l'espoir que celle-ci se chargerait de les remettre à la jeune fille. Mais, vu la façon dont s'était terminée cette visite, la lettre était restée dans le portefeuille de René. Il l'en sortit pour la relire et songer par quel moyen il pourrait la faire tenir à Gabrielle.
Voici ce qu'il avait écrit, aussi simplement que possible:
«Mademoiselle,
»Ce n'est pas en vain que pendant quelques jours vous m'aurez cru digne de vous. Vous m'avez inspiré l'ambition de le devenir. Cette ambition remplira désormais ma vie avec un autre sentiment que je n'ose vous avouer, car, hélas! j'ai mérité que vous ne puissiez pas y croire.