»Pardonnez-moi, ah! pardonnez-moi. Je vous ai fait beaucoup de mal, et vous m'avez fait tant de bien! Vous me sauvez de moi-même, vous m'arrachez à une vie méprisable et frivole, et votre souvenir m'empêchera de jamais y retomber.
»Je vous supplie d'écouter, d'accepter ce serment solennel:
»Vous que j'aime de toutes les puissances de mon âme, je jure de ne point vous le dire avant de vous l'avoir prouvé.
»Et ce moment-là, je ferai qu'il vienne bientôt. Ah! s'il m'était permis de penser que vous l'attendrez avec la plus faible partie de l'impatience que j'éprouve, combien je serais heureux, malgré les regrets et les remords qui me déchirent le cœur!
»René de Laverdie.»
Ces lignes étaient l'expression si sincère des sentiments du jeune homme, qu'en les parcourant le courage lui revint avec l'ardent désir de mettre à exécution les engagements qu'elles contenaient. Il s'agissait seulement de décider comment il allait s'y prendre pour y parvenir, et il ne se cachait pas que des difficultés et des obstacles sans nombre l'attendaient dans sa nouvelle voie.
Renoncer à un titre aussi ancien et aussi glorieux que celui que n'importe quelle famille régnante de l'Europe, se séparer de tout ce qui jusque-là avait fait le charme et l'intérêt de sa vie, lui semblaient encore une trop faible expiation pour les lâches calculs qu'il avait pu former et une preuve médiocre de son amour. René voulait aller plus loin, il voulait travailler. Honteux de songer que pendant si longtemps il avait considéré le travail comme un opprobre, il rougissait pour ceux qui l'avaient élevé dans de pareils principes. Une révolution s'était accomplie en lui depuis quelques jours, depuis quelques heures. Comme toutes les révolutions, qui ne s'arrêtent jamais après la chute de la première erreur ou la destruction de la première idole, elle avait fait bien des ruines et elle eut ses excès. Les révolutions sont aussi marquées par des mouvements de recul, de brusques ressauts en arrière; qu'elles ébranlent un État ou qu'elles bouleversent une âme, les phénomènes en sont les mêmes, et l'équilibre rompu est très long à se rétablir. René de Laverdie commençait à éprouver tout cela; mais il possédait en lui les deux forces qui rendent sublimes de tels orages lorsqu'elles les soulèvent: il était inspiré par l'enthousiasme et l'amour.
Comment ferait-il parvenir sa lettre à Gabrielle? voilà ce qui l'inquiétait d'abord. Il n'était pas question de l'envoyer tout simplement par un messager quelconque, encore bien moins par la poste. Il fallait qu'elle fût remise à la jeune fille par quelqu'un en qui celle-ci eût pleine confiance, et qui se portât pour ainsi dire garant de la sincérité de René. Les quelques mots qu'il avait écrits ne signifiaient pas grand'chose par eux-mêmes, et pourtant il ne pouvait sans inconvenance s'expliquer davantage. Ah! si sa tante avait voulu le comprendre, si elle était restée entre Gabrielle et lui pour les unir, au lieu de les séparer par sa désapprobation et sa colère, comme tout eût semblé plus facile!
Tout à coup, l'idée lui vint de s'adresser à M. Duriez. Cet honnête homme lui était sympathique; il ne ressemblait en rien à l'image que le jeune comte se faisait autrefois d'un parvenu: simple, généreux et droit, s'il avait quelques faiblesses, quelques velléités de vanité ou d'ambition vulgaires, il les devait à l'influence féminine qu'il subissait sans presque s'en douter. En songeant à madame Duriez, René sourit involontairement; son imagination lui représenta cette dame, les yeux levés au ciel, et suivant d'un regard consterné une couronne munie d'ailes mystérieuses qui s'envolait dans les nuages. Puis, sa gaieté fit place à une certaine inquiétude; il ne se souciait pas de rencontrer là une hostilité que le désappointement pourrait cependant faire naître. Il serait curieux que la bourgeoise, sortie du peuple, vît avec autant d'indignation que la hautaine marquise son dépouillement volontaire. A cette pensée, René se redressa, comme saisi d'un soudain dégoût pour les petitesses de la nature humaine. Gabrielle lui apparut alors, tout émue au spectacle de son sacrifice, et, dans la contemplation de ce visage adoré, il oublia le reste.
Il était bien tard dans la soirée, lorsque François frappa à la porte de son maître.