—Monsieur le comte, dit-il en hésitant, m'a recommandé de ne pas me retirer avant qu'il m'ait parlé. Il est plus de minuit: voilà pourquoi j'ai pris la liberté de déranger monsieur le comte.

—Mon pauvre garçon, s'écria René, tu as très bien fait. Comment, déjà minuit! Oui, assieds-toi là; ce que j'ai à te dire est assez long.

Il fallut que le vieux domestique reçût pour la seconde fois l'ordre de s'asseoir en face de son maître, avant de consentir à le faire.

Ce François était le dévouement en personne.

Sa famille, de père en fils, avait été attachée au service des Laverdie. Elle montrait aussi sa généalogie: généalogie de serviteurs désintéressés et fidèles, qui n'avaient pas épargné leur travail, et quelquefois leur sang, pour l'illustre maison; l'un d'eux, en province, se fit tuer, pendant la Révolution, parce qu'il changea d'habits avec son maître, dont le château se trouvait envahi par une bande de furieux. François était le neveu et le gendre de ce héros, ayant épousé sa propre cousine. Il perdit celle-ci avant la naissance de René; il n'en avait pas eu d'enfants; son cœur était donc vide quand ce nouveau Laverdie vint y prendre place, le remplissant tout entier et pour toujours. Cette affection s'accrut encore lorsque le jeune comte demeura de son côté le seul représentant de sa famille; ce ne serait pas trop de la qualifier de maternelle, et pourtant elle ne fut jamais familière, car François était plus fier pour son maître que son maître lui-même; il l'avait bercé dans ses bras, et, maintenant que ses propres cheveux étaient blancs, il ne se serait pas assis ni couvert devant lui. René riait des manies du bonhomme; il se plaisait à l'en taquiner, mais il eût fait n'importe quoi pour lui épargner un chagrin.

Cependant François, tout confus, avait pris place à quelque distance du comte. Son embarras disparut, lorsque celui-ci commença à parler, pour faire place au plus vif intérêt, puis à l'étonnement et à la tristesse. René ne crut pas devoir lui faire une confidence entière et ne prononça pas le nom de mademoiselle Duriez. Il dit simplement qu'il se trouvait ruiné et forcé de vendre ce qu'il possédait pour payer ses dettes; qu'il comptait sur François pour lui chercher dès le lendemain une ou deux chambres meublées, et pour y faire transporter ses effets ainsi que plusieurs objets dont il ne voulait pas se séparer et qu'il lui indiquerait. Il ajouta que, son intention étant de gagner désormais sa vie par quelque emploi honorable, probablement dans les affaires, il pensait renoncer à son titre et se faire appeler Laverdie, supprimant même la particule.

Le respect, et plus encore l'émotion empêchaient François de répondre. D'ailleurs, il n'était pas grand orateur et les mots lui auraient manqué; mais aucun n'eût ajouté à l'expression de douleur peinte sur son honnête visage. Il attachait sur son jeune maître des regards remplis des sentiments qu'il n'osait et ne pouvait rendre en paroles: pitié, tendresse, reproche aussi; de grosses larmes les obscurcissaient peu à peu. A la fin, n'y tenant plus et ne trouvant pas d'autres moyens d'exprimer ce qu'il éprouvait, il se laissa tomber à genoux sur le tapis, devant le comte et leva les mains vers celui-ci, sans cesser de le regarder du même air suppliant et désolé.

Très troublé par cette scène inattendue, René lui fit signe de se rasseoir.

—Parle, lui dit-il; qu'est-ce que tu veux me faire comprendre? Est-ce que tu me blâmes?

—Je vous plains avant tout; mais, c'est vrai, je vous blâme aussi, mon bien-aimé jeune maître.