Lorsque François l'eut quitté, il se coucha.
C'était la dernière nuit; il ne put guère dormir.
Cette chambre gothique, dans laquelle il se trouvait et qu'il préférait à toute autre pièce, était plus belle et plus curieuse encore aux lumières que pendant la journée. L'éclairage répondait à l'ameublement: c'étaient des bougies de cire, que portaient des bras de fer scellés dans le mur aux deux côtés de la cheminée, ou des flambeaux placés sur la table. Deux de ces derniers étaient restés allumés. Leur clarté insuffisante donnait aux objets une apparence fantastique; elle flottait vaguement parmi eux, faisant rayonner les uns et laissant les autres dans l'ombre, comme par caprice. Des étincelles s'accrochaient aux petits carrés des vitraux entre les lourdes tentures; dans une des parties les plus noires de la chambre, un éclair jaillissait tout à coup d'un casque ou d'une épée touchée par la lumière. Ici, comme une tache sanglante, brillait le satin rouge d'un coussin; là, les raides figures des tapisseries semblaient prendre vie pour se livrer aux plus effrayantes contorsions.
Combien de fois René, dans ses jours de jeunesse et d'enivrement, n'était-il pas demeuré étendu ainsi, pendant des heures, dans ce milieu qui lui plaisait, et si heureux qu'il en oubliait le sommeil! Il avait toujours été rêveur; et, comme il se retraçait sa vie passée, elle lui parut elle-même un rêve. Elle s'était envolée sans qu'il en restât rien, brillante, rapide, très douce, mais vide et légère comme un songe. De tout ce qu'il avait possédé, il n'emportait que deux choses dans une existence nouvelle: l'amour d'une enfant et l'approbation d'un pauvre vieillard. Il sourit en songeant à la bénédiction naïve de François. Puis il rappela à son souvenir le regard de Gabrielle, ce regard qu'il avait surpris, lui aussi, lorsqu'il avait levé la tête dans l'avenue des Acacias: c'est alors qu'il avait eu à la fois la révélation de son propre amour et la honte de sa bassesse. Il se retraça les traits de ce visage inquiet, pensif et charmant, tourné vers lui avec tant d'amour... il le savait maintenant. Et c'est ainsi qu'il ferma les yeux.
Les bougies achevaient de se consumer dans les flambeaux, et de faibles rayons de jour, pâlissant le vitrail, venaient déjà se jouer sur le front du dernier comte de Laverdie.
X
C'était le samedi suivant. Il fit ce soir-là une chaleur terrible.
Vers trois heures de l'après-midi, M. Duriez était seul dans son cabinet, rue des Petites-Écuries. Il venait de recevoir et d'expédier quelques dépêches, et, pour la vingtième fois, il consultait sa montre.—Ciel! que cette journée est longue! se dit-il. Quand donc est-ce que l'heure de partir viendra!
Il devait dans la soirée prendre le train pour Trouville, où sa famille se trouvait depuis le commencement de la semaine. Il se sentait très fatigué, et, comme il était lourd et gros, la chaleur l'éprouvait beaucoup.