La maison qu'il occupait se composait de deux corps de bâtiment séparés par une cour. Au fond, était une assez jolie construction à deux étages où demeurait la famille; par-devant, sur la rue, il y avait les bureaux. Ceux-ci étaient au premier; le rez-de-chaussée renfermait de vastes magasins, dans lesquels on voyait des ballots de toutes tailles et de toutes formes, échantillons ou marchandises de passage. Sous la voûte, partant de la chaussée et tournant jusqu'au milieu de ces espèces de hangars, des rails de fer brillaient, usés par le frottement des roues, le va-et-vient des lourds colis.

Le cabinet de M. Duriez donnait sur la rue. On avait, ce jour-là, fermé complètement les volets des trois fenêtres, à cause du soleil, ce qui n'empêchait pas que l'on y étouffât. La tâche de la semaine était terminée, du moins pour le chef de la maison; mais il voulait attendre le dernier courrier. Il était pourtant plus impatient de s'en aller qu'un écolier qui part en vacances. D'abord, pour lui, six jours loin de sa famille étaient aussi longs que six mois; Émile même l'avait abandonné; on avait permis au jeune homme de quitter les affaires pour installer sa mère et sa sœur dans leur chalet. Puis des brises et des murmures de mer, évoqués par sa fantaisie, venaient bercer les sens du pauvre négociant jusque sur son fauteuil de cuir et devant son bureau ministre, chargé de journaux et de papiers. Dieu! qu'il ferait bon sur la plage, loin de ce brûlant Paris! L'atmosphère était si pesante qu'elle semblait assourdir les bruits mêmes du dehors. On entendait à peine, comme le sifflement irrité et persistant de quelque énorme insecte, la roue d'un rémouleur en plein vent mordant l'acier d'une lame; et l'on eût dit que les coups de marteau donnés en face, chez l'emballeur, tombaient sur de la ouate, tant ils résonnaient affaiblis et sourds.

Un camion roula dans la rue, puis s'arrêta tout à coup. M. Duriez, dont les paupières se fermaient, fut rappelé par ce fait à la réalité des choses; machinalement, il se pencha pour regarder à travers les volets. C'étaient des caisses que l'on venait prendre chez l'emballeur et que l'on commençait à charger, non sans peine. Il apprécia mieux son bien-être relatif en suivant des yeux les mouvements des hommes qui remuaient ces masses; ils étaient alertes et gais pourtant, malgré leurs visages rouges et ruisselants de sueur. Ses regards se reportèrent alors sur les affiches jaunes indiquant les paquebots en partance; les noms de leurs destinations étaient écrits en lettres immenses: Buenos-Ayres, Rio de Janeiro, les Antilles. Cela le ramena à l'idée de la mer qu'il allait voir le soir même, et il se disposait à tirer de nouveau sa montre, lorsque quelque chose d'inattendu le retint à la fenêtre et le fit regarder plus attentivement au dehors.

Un cabriolet de place venait de s'arrêter devant la maison; un jeune homme, à la tournure et à la mise d'une distinction absolue, en descendit, et, après s'être assuré par un coup d'œil qu'il ne se trompait pas, pénétra sous la voûte.

M. Duriez reconnut le comte de Laverdie.

—Tiens! pensa-t-il, en un instant aussi curieux et aussi éveillé que s'il n'y eût pas eu vingt-huit degrés à l'ombre... Le comte ici! En fiacre! C'est singulier. Que peut-il me vouloir?

On avait cru chez les Duriez à l'histoire de la foulure, aussi n'avait-on pas été surpris de voir s'interrompre subitement les visites de René. Émile avait traité si légèrement l'affaire du duel, que ses parents n'avaient pas même songé que ceci pût tenir éloigné M. de Laverdie. Cependant ils se sentaient persuadés que la marquise ne les laisserait pas partir avant d'avoir obtenu pour son neveu la main de Gabrielle. Leur surprise fut grande et leur désappointement aussi lorsqu'ils durent s'avouer qu'ils s'étaient trompés dans leurs prévisions. C'est alors qu'ils commencèrent à faire des rapprochements et à éprouver quelque inquiétude quant à l'accomplissement de cette union tant souhaitée.

Dans sa dernière visite, madame de Saint-Villiers trouva l'occasion d'entretenir longtemps sa filleule en particulier, et, dès qu'elle fut partie, madame Duriez se hâta de questionner la jeune fille. Celle-ci répondit assez évasivement, puis, pressée quant à la grande affaire du mariage, elle déclara avec beaucoup de tranquillité qu'on ferait mieux de n'y pas songer, qu'elle supposait la marquise et René moins décidés qu'on ne s'était plu à le croire, et que, pour elle, elle y renonçait volontiers, ayant peu d'inclination pour le comte et ne s'en étant pas cachée à sa marraine.

Des paroles tellement inattendues furent accueillies avec stupeur et irritation. Gabrielle eut à subir de longs et ridicules discours; elle s'y attendait et les écouta sans mot dire. Sa mère, indignée, s'en prit à elle de la rupture, certaine qu'elle avait éloigné le comte par sa froideur. Ce qui sembla le plus pénible à la jeune fille fut que ses parents crurent, comme René lui-même l'avait fait, qu'elle préférait Ernest Arnauld; entendre commenter, discuter et juger ses sentiments les plus secrets, tels du moins qu'on pensait les deviner, fut pour elle un supplice.

Sur ces entrefaites, on partit pour Trouville.