Dans l'agitation du déplacement, Émile négligea un peu la lecture des journaux: ce fut par des amis qu'il apprit assez tard la vente qui allait être effectuée dans la rue d'Anjou-Saint-Honoré. Il n'avait pas encore eu le temps d'en informer son père, et celui-ci, peu curieux des nouvelles du monde, n'en savait rien le samedi, lorsqu'il vit René descendre d'un fiacre à sa porte. On en parlait pourtant beaucoup. Les uns la considéraient comme une nouvelle excentricité de la part du comte; d'autres disaient que le goût des voyages avait remplacé chez lui celui des chevaux, des tableaux et des vieilleries artistiques, et qu'il se disposait à faire le tour du monde; quelques-uns prétendirent, mais tout bas, que René de Laverdie était ruiné. Ce qui se murmurait ainsi fut tout à coup crié très haut par Émile Duriez, en pleine plage de Trouville. On ne le crut pas tout d'abord, mais ses affirmations n'en bouleversèrent pas moins toute la jeunesse élégante qui promenait là ses loisirs. Beaucoup prirent le premier train pour Paris, afin de découvrir la vérité sur l'événement, et aussi dans l'intention de visiter cet appartement curieux et splendide, où il avait été si difficile de pénétrer jusque-là, à cause de l'humeur tant soit peu exclusive et dédaigneuse du propriétaire.

—Vous voyez, disait Émile à sa mère, ce que vaut ce comte de Laverdie, et à quoi il s'est trouvé réduit aussitôt qu'il a perdu l'espoir d'épouser ma sœur. Blâmez-vous encore Gabrielle d'avoir su décider pour elle-même avec tant de jugement et d'énergie?

—Rien n'est changé, répondait madame Duriez; nous savions qu'il avait des dettes. Est-ce que cela empêche qu'il ne soit comte et que son fils aîné, s'il se marie, ne doive porter le titre de marquis de Saint-Villiers? Gabrielle a fait un coup de tête dont je ne me consolerai jamais et que je déplorerai jusqu'à mon dernier jour.

La jeune fille entendait tout cela, ce qu'on feignait de dire tout bas aussi bien que le reste. Elle avait été douloureusement étonnée d'apprendre ce qui se passait à Paris; car, malgré elle, quelques illusions lui restaient encore, et il lui avait été impossible jusque-là de mépriser tout à fait René. Elle tomba dans un désespoir profond; il lui sembla que tout se brisait à la fois dans son cœur. La confiance dans son père et dans sa mère, la tendre intimité avec son frère, tout le charme de son petit cercle de famille, toutes les perspectives riantes de sa vie, s'envolaient avec son amour: et pourtant le vide laissé par celui-ci était déjà si grand qu'il semblait affreux de le sentir se creuser plus encore.

Elle avait toujours volontiers recherché la solitude, et elle éprouvait une volupté amère à donner à sa tristesse un cadre magnifique: à Montretout, elle passait des heures à sa fenêtre, et c'est en face du ciel bleu, de Paris et des bois, qu'elle avait pleuré; à Trouville, pendant cette cruelle journée de samedi, elle se réfugia sur une terrasse, située en avant du jardin et dominant la mer. La plage était déserte, car leur habitation se trouvait éloignée de la ville, et les promeneurs venaient rarement jusque-là; d'ailleurs un soleil brûlant rayonnait sur le sable et sur la mer; celle-ci commençait à monter.

Il n'est pas à la douleur un remède plus doux ni plus sûr que la mélancolie; les cœurs faibles ont cette ressource qui les sauve: là où les forts sont brisés par le vent du malheur, comme le chêne par la tempête, les faibles, semblables au roseau, s'inclinent, pleurent et vivent.

Gabrielle versa d'abord des larmes abondantes. Elle n'avait jamais eu d'épreuve auparavant, et elle s'étonnait de pouvoir tant souffrir. Mais, peu à peu, elle releva les yeux, et, en face du grand spectacle triste et calme de la mer, la violence de son chagrin s'apaisa. Les flots s'approchaient toujours davantage; elle put bientôt les distinguer et les suivre du regard un à un, tandis qu'ils roulaient mollement sur le sable, s'avançant, et reculant pour s'avancer encore. Ses lèvres murmurèrent une fois ou deux: Ah! René!.. ah! René! Puis elle finit par s'abandonner à une rêverie presque, douce où l'aiguillon de sa peine s'émoussa.

Tandis qu'elle pleurait et rêvait ainsi, assise à l'ombre sur la terrasse au bord de la mer, René, à travers les rues ensoleillées de Paris, se faisait conduire à la maison Duriez et pénétrait dans le cabinet du négociant-commissionnaire.

M. Duriez se leva avec empressement, lui tendit la main et le fit asseoir. René expliqua franchement l'objet de sa visite.

—Monsieur, dit-il, la démarche que je fais en ce moment vous paraîtra sans doute très extraordinaire. Permettez-moi un court préambule. J'ai été élevé dans un monde où le préjugé règne en maître, et je lui ai obéi pendant bien longtemps sans m'apercevoir dans quelle servitude je vivais; mes yeux se sont ouverts, j'ai eu honte de mes chaînes et je m'en suis violemment débarrassé. Vous me voyez dans toute l'ivresse d'un premier moment de liberté, et j'éprouve une telle horreur pour tout ce qui n'est pas naturel et sincère, large et droit, que je me sens très capable de tomber dans l'excès contraire. J'ai même grand'peur de vous paraître extravagant et incompréhensible.