—«Ah! voilà l’Innocente,» murmura Mathurine.
Une porte s’ouvrit, et, sur le seuil, une chétive figure s’arrêta, pétrifiée.
—«Avancez, Mauricette. Ne craignez rien. C’est moi, un ami,» prononça Valcor avec une infinie douceur.
A cet accent, la nouvelle venue sourit et fit quelques pas, les yeux fixes, comme en un rêve, ou sous l’influence d’un magnétisme.
Mais elle parut reconnaître le marquis. Un tremblement l’agita. L’extase bizarre s’effaça de son visage. Et elle alla se blottir dans un coin de la chambre, où elle demeura muette, la tête rentrée entre les épaules, les coudes serrés au corps, dans l’attitude d’un enfant qui craint d’être frappé.
Valcor regarda l’aïeule et hocha la tête, comme pour dire: «Allons! il n’y a pas de changement.»
Tous deux continuèrent à causer, sans plus s’occuper de la folle. C’était la seule façon de rassurer cette pauvre créature, sur qui semblait peser un perpétuel effroi. En effet, lorsqu’elle se vit oubliée, elle se détendit un peu, risqua un mouvement, puis un autre, et finit par attirer à elle un énorme paquet de filets, amoncelé près de l’âtre. Alors, tranquillement, elle se mit à rattacher les mailles rompues.
Mauricette Gaël, la veuve de Bertrand, et la mère de cette belle fille qu’en ce moment le prince de Villingen escortait à travers la lande, gardait juste le peu qu’il fallait d’intelligence pour accomplir un si humble travail. Elle y était même particulièrement agile et adroite. Et surtout on lui en faisait la réputation parmi les pêcheurs, avec cette bienveillance un peu superstitieuse que les campagnards, et plus encore les gens de mer, témoignent aux pauvres d’esprit. De très loin, au long de la côte, arrivaient à Mauricette Gaël,—à l’Innocente, comme on l’appelait,—des filets à réparer. Et leurs propriétaires affirmaient que les poissons se prenaient ensuite plus nombreux aux mailles qu’avaient renouées ses doigts inoffensifs.
Ainsi, la pauvre créature gagnait largement son entretien, qui ne coûtait guère.
Elle avait dû être jolie aussi, dans son jeune temps, la Mauricette, quand l’amour et la joie des épousailles avec le beau Bertrand Gaël illuminaient ses traits finement modelés, ses yeux couleur de mer, et que, sous sa coiffe ailée, gonflaient ses nattes de soie brune. Aujourd’hui, son visage était jaune et mat comme de la cire, ses prunelles semblaient une vitre derrière laquelle il n’y a rien, et ses cheveux, appauvris et grisonnants, ne soulevaient guère le béguin noir.