VIII

HISTOIRE D’AUTREFOIS

LES lettres que la marquise de Valcor avait eues entre les mains, et qui, sans l’audacieux subterfuge de son mari, auraient brisé du même coup son bonheur et celui de sa fille, étaient parfaitement authentiques. Dans leurs feuillets jaunis palpitait une idylle tragique et passionnée. Si elle avait pu tout lire, surtout si elle avait mieux possédé son sang-froid, la malheureuse Laurence aurait senti la flamme de la vie, la puissance incontestable de la vérité.

Vingt-cinq ans auparavant, le comte Stanislas de Ferneuse amenait dans son domaine familial sa toute jeune femme, Gaétane. Il y avait, entre les deux époux, une grande disproportion d’âge, et une discordance, plus grande encore, de caractères. Des convenances de fortunes et de nom avaient décidé ce mariage. Gaétane l’avait accepté par ignorance des hommes, de la vie, et de son propre cœur. Mariée à seize ans, elle en avait dix-sept, et mesurait déjà l’erreur irréparable dont elle était victime, quand elle vint à Ferneuse.

Là, dans ce milieu rustique, à la fois forestier et marin, où se plaisait le comte Stanislas, la vraie nature de celui-ci se révéla. Sur cet être aux goûts de brutalité et de bassesse, craqua le vernis mondain, adopté et maintenu, non sans peine, dans les salons qu’il fréquentait, à Paris, durant ses fiançailles et au début de son mariage. Il redevint le gentilhomme campagnard, dans l’acception la moins relevée du terme, plus campagnard que gentilhomme. Il n’aimait que la chasse ou les courses en mer, sur une barque à demi-pontée qu’il manœuvrait lui-même, avec un équipage de deux hommes et d’un mousse. Les seuls compagnons avec lesquels il se plaisait étaient ces rudes gars, ou ses gardes et ses chiens.

Mais il y avait pire.

Les femmes et les filles du pays, que terrorisaient, avant les noces du comte, ses caprices audacieux et fugaces, apprirent bientôt qu’elles auraient tort de se croire en sécurité parce qu’il possédait légitimement la créature la plus digne d’amour et de fidélité qui fût au monde. Elle-même, la fière et exquise Gaétane, n’eut bientôt plus d’illusion sur les mœurs de son mari. Elle dut subir—affront abominable—les plaintes que lui apportaient les servantes ou les filles de ferme qui voulaient rester honnêtes, et le sourire ou les insolences des autres.

Gaétane cessa d’être, en fait, l’épouse de son mari. Cette exigence de sa dignité lui fit perdre sa dernière ombre d’influence sur une nature grossièrement matérielle. A partir de ce moment, le comte de Ferneuse ne partagea plus qu’officiellement l’existence de sa femme, restant à la campagne quand elle rentrait à Paris, passant les journées dehors quand elle habitait Ferneuse, absorbé par ses sports violents, ne prenant point ses repas aux mêmes heures, ayant un appartement séparé dans une aile de leur château.

C’est alors que Gaétane fit la connaissance de leur jeune voisin, le marquis Renaud de Valcor.