Ils s’aimèrent d’un amour aussi absolu, aussi complet, aussi noblement élevé, malgré son essence coupable, qui puisse unir deux beaux êtres, ardents, sincères et purs, dans leur vingtième année.
Renaud était orphelin, maître de sa fortune et de ses actes. Il sollicita Gaétane de quitter un mari indigne et de partir avec lui à l’étranger. «La loi du divorce, qui sera certainement votée,» disait-il, «nous permettra de revenir bientôt comme époux. Ne le sommes-nous pas devant Dieu, s’il est juste.»
La jeune femme hésitait. Car son éducation, ses croyances, le monde auquel appartenait sa famille, et qui tolère certaines fautes mieux que certaines sincérités, s’opposait à ce qu’elle prît une telle résolution. Pourtant, elle sentait que la vérité de son cœur, de sa vie, et ses seules chances de bonheur, étaient là.
Une circonstance vint précipiter sa décision.
Mme de Ferneuse acquit la certitude qu’elle allait être mère. Or, l’enfant qu’elle portait appartenait à Renaud sans qu’un doute fût possible,—même pour le mari, qui, depuis si longtemps, tout entier aux distractions qui changent, n’avait pas seulement essayé de réclamer ses droits.
Avec une résolution qui demandait autant de courage physique que de courage moral, étant donné le caractère brutal de Stanislas, Gaétane lui avoua tout.
Quand elle eut, en quelques phrases brèves, établi la situation tragique, elle dit:
—«Monsieur, dans la mesure où vous pouvez me juger coupable, je vous demande votre pardon. Si cela vous est une satisfaction de me tuer ou de tuer celui à qui j’appartiens, je vous avertis que ce ne serait pas pour nous un châtiment. La mort ne nous effraie pas, et nul de nous deux ne souhaiterait de survivre à l’autre. Mais si vous nous laissez l’existence, rien ne nous séparera, et rien ne nous contraindra à nous séparer de notre enfant.»
L’homme violent qu’était Stanislas de Ferneuse reçut avec un calme surprenant cette bouleversante confidence. Non pas qu’il s’y attendit. Il croyait sa femme trop insensible et trop fière pour avoir jamais un amant. Peut-être, l’éclat de foudre que fut pour lui une telle révélation, et l’impossibilité où il se trouva d’abord de démêler ses propres sentiments, causèrent-ils sa muette stupeur, son impassibilité apparente. Ayant peu l’habitude des discours subtils, sans doute il se méfia de ce qu’il pourrait dire, craignit d’être ridicule, ou d’assumer un rôle qui le lierait ensuite à des déterminations dont il ne pouvait sur-le-champ calculer la portée. Un accès de jalousie furieuse l’eût jeté hors de lui-même. Et, précisément, cette passion aveugle ne le soulevait pas. La jalousie n’était pas ce qui dominait dans son émotion actuelle. Il n’avait ni les délicatesses ombrageuses du cœur, ni le délire amoureux des sens, d’où elle peut naître. Il gardait donc la possession de lui-même et la force du silence. Cependant un regret atroce entrait en lui, sans qu’il pût comprendre la nature exacte de cette souffrance qui lui tordait le cœur, puisqu’il n’aimait plus Gaétane. Mais c’était peut-être, justement, de ne pas l’aimer, en la découvrant si brûlante d’une passion qui défiait tout, c’était de n’avoir pas su l’aimer, qui lui causait une confuse et indicible torture.