Et, le soir, Gaétane reçut le coup le plus déconcertant, se trouva en présence de la plus affolante conjoncture. Des paysans rapportèrent au château le comte Stanislas, non point mort, mais grièvement blessé au visage, les yeux éteints, ruisselant d’abominables larmes rouges, sans connaissance, et dans un état si affreux qu’on ne distinguait pas ses blessures.

Qu’était-il arrivé?... Un accident?... Une agression?... Une tentative de suicide?...

Les médecins appelés constatèrent que M. de Ferneuse avait reçu une décharge de carabine à bout portant, et qui avait dû être tirée de côté, car la balle avait labouré l’os frontal sans pénétrer dans le crâne, brisé la racine du nez et coupé le nerf optique, tandis que la poudre noircissait et scarifiait un côté de la face. D’où l’aspect effroyable de ce visage aveugle, sanglant et souillé.

La justice ne fit qu’une enquête sommaire. L’avis des docteurs étant que le blessé survivrait, on attendit ses éclaircissements. D’ailleurs, l’hypothèse d’un accident semblait s’imposer. La détente du fusil avait dû se prendre dans une broussaille et partir d’elle-même. L’endroit où l’on avait retrouvé le chasseur, contre un taillis, donnait une indication en ce sens. C’était le chien du comte, qui, par une intelligente manœuvre, était allé chercher des laboureurs dans un champ assez éloigné, et avait su les ramener près de son maître.

Gaétane pensa tout de suite que son mari avait voulu se tuer. Elle seule pouvait avoir une idée pareille, puisqu’elle seule savait ce qui s’était passé entre eux la veille de la catastrophe. Et encore fallait-il l’impression singulière qu’elle gardait de son attitude.

L’homme impulsif, plus sensuel et inconscient que mauvais, avait subi une de ces secousses qui amènent à la surface de l’âme des sentiments ignorés. Un drame obscur s’était passé en lui. Certes, on ne l’eût pas cru capable de se tuer pour une femme, et surtout pour la sienne, et surtout encore sachant qu’il lui laissait ainsi la liberté d’épouser l’amant qui le bafouait. Gaétane elle-même eût, quarante-huit heures plus tôt, jugé invraisemblable et dénuée de sens une supposition pareille. Mais elle avait vu Stanislas pendant qu’elle lui faisait sa terrible confession. Elle avait scruté, avec l’intuition aiguë du moment, son front blêmi, ses yeux troublés, ses lèvres étrangement balbutiantes. Et quelque chose, aujourd’hui, chuchotait en elle, que ce n’était ni le doigt d’un agresseur, ni la force inerte d’une branche qui avait pressé la détente du fusil. M. de Ferneuse avait dû appuyer le canon contre sa tempe, mais un tremblement ou une maladresse de sa main avait légèrement fait dévier l’arme.

Sa femme, à présent, le soignait, le disputait à la mort.

Déjà, les hommes de science avaient prononcé un arrêt désespérant: le blessé, s’il survivait, demeurerait aveugle.

La lutte fut longue, de cette robuste nature contre la destruction, et de la garde-malade martyre contre la souhaitable et abominable délivrance, qu’elle ne voulait pas accepter de la mort. Gaétane, de ses mains, qui, si adroitement et légèrement, renouaient les bandages autour de cette tête mutilée, renouait en même temps ses propres chaînes. Sauver Stanislas, n’était-ce pas renoncer à son rêve de bonheur et d’amour? Pourtant, elle s’acharnait à cette œuvre. Sans cesse, elle forçait à reculer le péril, qui, d’abord, était de toutes les secondes, puis moins imminent, et qui peu à peu disparaissait.

Près d’un mois s’était écoulé sans qu’elle eût quitté le chevet du malade, et, par conséquent, sans qu’elle eût revu le jeune marquis de Valcor. Sa maternité prochaine, dissimulée jusqu’à l’aveu fait à son mari, commençait à devenir apparente. Dans les mouvements hâtifs, les fatigues et les négligés des heures vigilantes, auprès du blessé, cet état devint évident pour les docteurs qui donnaient leurs soins à Stanislas.