Quand celui-ci put comprendre ce qu’on disait autour de lui, les premières phrases qu’il entendit contenaient des allusions à l’heureux événement. Les médecins saisissaient avec empressement cette raison de rattacher à l’existence un malheureux auquel ils devaient révéler qu’on ne lui rendrait pas la vue.

Le comte de Ferneuse ne rejeta pas la consolation que ces gens bien intentionnés lui offraient. Comme eux, il sembla trouver dans cette promesse de paternité une atténuation à l’irréparable désastre de ses yeux éteints.

Gaétane le regardait, l’écoutait avec une angoisse indicible. A chaque instant, elle prévoyait le réveil de sa mémoire. Elle l’espérait, ce réveil. Dès qu’elle se retrouvait seule avec lui, elle épiait le geste de rage, l’exclamation furieuse, où l’infortuné se détendrait de la contrainte, insulterait à la dérisoire espérance, renierait l’enfant qu’il savait n’être pas son fils. Car, ce qu’elle entendrait sans doute en même temps, c’était la malédiction qui lui ordonnerait de fuir, qui la repousserait hors de cette existence dévastée par sa faute, qui, sans atténuer ses remords, lui rendrait du moins la liberté.

Mais non. Rien de pareil ne survint. Même dans le tête-à-tête, Stanislas parlait de son propre malheur comme d’un accident de chasse, et ne semblait pas garder le moindre souvenir des circonstances qui eussent pu lui faire chercher la mort.

Un supplice moral sans exemple commença pour la comtesse de Ferneuse.

Son mari jouait-il une comédie sublime de pardon? S’acharnait-il à la plus raffinée des vengeances? Ou bien avait-il réellement perdu la mémoire? Le coup qui lui avait enlevé la vue avait-il altéré en une certaine mesure ses facultés mentales? Gaétane dut le croire, après certaines expériences qui démontraient, chez l’aveugle, un affaiblissement général du souvenir et une transformation du caractère, devenu faible, aigre et plaintif.

Maintenant, que pouvait-elle faire, malheureuse qu’elle était? La confession adressée jadis à l’époux ivre de sa force et de toutes les joies de la vie, pouvait-elle la renouveler à l’infirme, plongé dans une éternelle obscurité? Naguère, cette confession représentait sans doute un devoir. Aujourd’hui ce serait un crime. Et quel crime, si déjà la révélation, suggestive de suicide, avait fait partir la balle qui éteignit ses prunelles!

Imagine-t-on ce cœur de femme broyé dans l’étau d’une pareille énigme, en face de ce visage défiguré et sans regard, tandis que la hantait une image d’amour, tandis que s’effaçait son rêve d’une incomparable félicité?...

Et, cependant, les jours devenaient des semaines, puis des mois. Bientôt, Gaétane serait mère. L’enfant qu’elle portait appartiendrait légalement au comte de Ferneuse, qui ne le désavouerait pas. Une nouvelle obligation s’imposait à elle. Ne pas mettre l’existence de ce petit être en contradiction avec l’état civil, que nul ne lui contesterait. Puisqu’elle ne pouvait plus demander la séparation légale d’avec un aveugle, ni espérer que le divorce rétabli lui permît jamais d’épouser le véritable père de son enfant, elle ne devait point priver l’innocent du père qu’il aurait de par la loi,—et de par la plus extraordinaire illusion.

Après un indescriptible combat intérieur, le parti de Mme de Ferneuse fut pris. Elle écrivit à Renaud de Valcor en lui décrivant la tragique impasse. Il devait l’oublier, partir, se marier, mettre entre eux l’irrémédiable. Elle ne tromperait pas un infortuné pour qui toute lumière était abolie et que leur amour avait plongé dans des ténèbres plus affreuses que celles du sépulcre. Et elle ne voulait pas enchaîner à son lugubre sort la vie d’un amant de vingt ans. Elle le suppliait de se refaire un avenir. Tout le sien, à elle, se concentrerait dans leur fils.