Elle aurait dû en être épouvantée, de la même épouvante qu’éprouva la marquise de Valcor quand celle-ci crut découvrir, dans les lettres tombées entre ses mains par un hasard inouï, que Micheline et Hervé étaient les enfants du même père. Cependant Gaétane, sans prendre, contre l’horrible danger, les précautions radicales de la fuite ou d’une révélation, se contenta de combattre doucement l’amour de son fils, par des moyens indirects. Ces moyens, une influence maternelle aussi forte que la sienne pouvait les rendre efficaces. C’étaient des réflexions, des indications, des répugnances ou des espoirs, tendant à diriger ailleurs l’âme qui, d’habitude, suivait docilement la sienne. Une amourette s’en fût trouvée refroidie. Non pas la passion chaste et profonde qui tenait au cœur du jeune homme autant que sa vie, autant même que sa religion filiale.

Mme de Ferneuse venait de le comprendre lorsque fut donnée, au château de Valcor, la fête en l’honneur des dix-huit ans de Micheline.

Elle vint soucieuse à cette soirée.

Et c’était bien la plus grave des conversations qu’elle poursuivait avec Renaud, quand M. de Plesguen et José Escaldas regardaient, à l’abri d’un massif, en fumant leurs cigares, ce beau couple aller et venir lentement, dans la lumineuse fantasmagorie de la floraison électrique.

Toutefois, par une tactique étrange,—même à ce moment où le bonheur, l’avenir, l’existence peut-être, de son fils, étaient en jeu,—la comtesse de Ferneuse n’en appelait pas au souvenir du marquis de Valcor, pour établir avec lui cette vérité effrayante que leurs enfants étaient frère et sœur. Elle envisageait tout haut, d’une voix qu’elle parvenait à rendre paisible, l’hypothèse de leur mariage, et elle épiait, avec une attention ardente, l’esprit sur le qui-vive, l’œil aiguisé, le cœur en suspens, ce que Renaud allait exprimer par les paroles ou la physionomie.

De quel problème cette femme, cette mère, cherchait-elle la solution?

Qu’éprouva-t-elle quand elle put constater, chez le marquis de Valcor, le même impassible et impénétrable silence relativement au passé, et la résolution formelle d’accorder sa fille au jeune comte de Ferneuse? Puis quand elle pressentit cet autre sentiment, muet depuis tant d’années, à peine dévoilé ce soir, mais sur lequel Gaétane ne se trompa pas: l’amour de cet homme pour elle-même, le désir âprement combattu, mais proche d’une brûlante révolte, qui le tenait frémissant à ses côtés?

Elle n’eut point le temps de rattacher aux résultats d’une patiente observation, conduite pas à pas depuis des années, les conclusions de l’heure présente. Laurence, accourant vers elle, la haine dans les yeux, l’invective à la bouche, pour la chasser de cette demeure, dont elle, Gaétane de Ferneuse, croyait enfin détenir le mystère, la rejeta dans l’abîme des plus tragiques incertitudes. Le cri de Mme de Valcor: «Micheline, ah! la pauvre petite!» Et son exclamation au sujet d’Hervé: «Ce misérable enfant!» n’était-ce pas l’éclat de foudre qui devait transformer en drame l’idylle de ces deux innocents? La femme de Renaud savait tout. D’accord avec lui, ou devançant ses tardifs projets, elle brisait les criminelles fiançailles. Hervé devait donc véritablement la vie à l’homme que Gaétane avait devant elle! Mère imprudente, à cause d’un mirage insensé, elle avait donc laissé marcher son fils vers le crime ou le désespoir!

Et cependant!...

Lorsqu’il la rejoignit, ce fils, lorsqu’il lui demanda, dans la franchise de sa jeune douleur: