Les événements remontaient à l’époque où, pour la première fois après sa longue absence, le marquis de Valcor revenait en Bretagne.
Il y semblait un inconnu. Parti à vingt ans, il reparaissait vers la trentaine. Intervalle capable de changer un homme, même si cet homme n’avait pas doublé, pour ainsi dire, par une existence aventureuse, les années écoulées. Autour de Valcor, les êtres aussi s’étaient transformés, les cœurs avaient oublié. Un seul gardait la mémoire de l’absent. Mais ce cœur-là, ce cœur plein d’amour, s’isola farouchement dans Ferneuse auprès du petit Hervé, et ce ne fut pas durant ce séjour de Renaud en Bretagne que Gaétane le revit.
Il y était venu parce qu’il fallait que la nouvelle marquise connût enfin le domaine dont elle portait le nom, et parce que les médecins ordonnaient ce salubre séjour à la délicate jeune femme, sur le point d’être mère.
A peine le couple fut-il installé dans la seigneuriale demeure, que les pauvres gens de la région, ceux mêmes qui ne se rappelaient pas les traits du châtelain, reconnurent sa présence aux bienfaits répandus partout sur eux. Mais il était une famille qui retrouva tout de suite, et plus directement, la bienveillance du maître de Valcor. Ce furent les Gaël. Presque aussitôt après son arrivée, Renaud s’enquit de ces vaillants marins, dont les destinées avaient toujours été plus ou moins liées à celles de ses ancêtres.
Il se vit en face d’un sombre désespoir d’aïeule et de mère. Le fils aîné, Bertrand, avait péri dans le naufrage d’un transport de l’État, sur lequel il achevait ses années de service. Sa veuve, Mauricette, la raison ébranlée par ce malheur, n’était pas plus capable d’élever sa petite Bertrande que de se conduire elle-même. Hélas! pauvre créature, elle se trouvait, en ce moment même, victime de ce doux égarement, qui lui valait le surnom de l’Innocente. Le drame le plus douloureux se déroulait dans l’humble maison. Le second fils de Mathurine, le violent et ardent Mathias, avait profité du trouble cérébral de sa belle-sœur pour commettre une action abominable. Dans un instant de vertige, regretté aussitôt d’ailleurs, il avait abusé de celle qui pleurait si fidèlement son frère. Et maintenant Mauricette était enceinte.
La rigide et orgueilleuse Mathurine cachait à tous l’état de sa bru, dont l’Innocente elle-même ne se rendait pas compte. Mais le moment approchait où naîtrait le malheureux enfant. Sous quel opprobre n’entrerait-il pas dans la vie! Et quelle honte pour cette lignée des Gaël, qui, jusqu’ici, portait le front si haut!
Le marquis de Valcor arriva pour recevoir de l’aïeule cette sombre confidence.
—«Ne craignez rien, maman Gaël,» dit-il à la vieille paysanne. «Nul ne saura que l’Innocente a rompu—sans le vouloir, pauvre femme!—le deuil qu’elle mène en un triste et touchant délire, et qui la rend presque sacrée au regard superstitieux des marins. On ignorera le crime de votre fils Mathias. Continuez à dissimuler la situation de Mauricette. Si cela devient trop difficile, nous dirons qu’elle est malade, et je la placerai chez des gens sûrs.
—Il n’y a de sûr que moi-même,» fit Mathurine. «Je garderai ma bru, je la délivrerai de mes mains. Je réponds que l’enfant viendra au monde sans qu’on s’en doute. Mais ensuite, qu’en ferons-nous?
—Vous me l’enverrez,» dit le marquis. «Mathias peut l’apporter secrètement à Valcor. Je le suppose disposé à réparer sa faute.