—Sans doute. Il m’aide à jouer la comédie nécessaire. Et comme son frère Yves est au loin, dans la marine de l’État, la maison des Gaël peut préserver son secret.
—Bien. Nous nous arrangerons donc de façon à ce que l’enfant de Mauricette soit découvert par mes gardes à l’une des grilles de Valcor. On pensera que le petit être a été abandonné par des chemineaux. Nul ne connaîtra son origine. Je le ferai élever. Vous pourrez suivre dans la vie celui qui, tout bâtard qu’il soit, n’en sera pas moins votre petit-fils. Et l’honneur des Gaël sera sauf.
«Telle fut la combinaison que je trouvai,» continua Valcor, «pour soulager un chagrin respectable et intéressant. Comment aurais-je pu prévoir la coïncidence inouïe qui ferait dévier jusqu’au dénouement le plus romanesque, la banalité de cette bonne action? Quelques semaines plus tard, Laurence accouchait. Jamais femme ne paya sa maternité de plus horribles souffrances. Je crus que je perdrais moi-même la raison à contempler ce martyre. Le moment vint où, pour y mettre un terme, il fallut presque arracher de force le fruit de ces pauvres entrailles pantelantes. On sacrifiait l’enfant, qui, par un miracle, respirait pourtant lorsque la terrible délivrance eut lieu. C’était une fille. Tout donnait à prévoir qu’elle ne vivrait pas. Et cependant la vue seule de cette chétive créature retenait en ce monde la malheureuse mère, qu’on désespérait de sauver. Dans l’effroyable faiblesse où était Laurence, elle semblait n’être soutenue que par une sensation: la présence du bébé, qu’elle exigeait sans cesse à côté d’elle. Les médecins avaient en vain ordonné de l’en distraire. «La fillette n’a que peu d’heures à passer ici-bas,» disaient-ils. «Et la mère la suivra aussitôt dans la tombe, si on n’arrive pas à lui cacher que son enfant n’est plus.
«Une nuit, comme j’étais seul près de ma femme avec la garde, nous dûmes retirer d’auprès la mère assoupie le pauvre petit corps qui, hélas! se glaçait. Que dire à Laurence lorsqu’elle s’éveillerait et réclamerait sa fille? Les fausses excuses, le silence même, c’était le coup de mort sur cet organisme dévasté. La malheureuse ne comprendrait que trop. Je perdais la tête. Quand, tout à coup, au fort de mon angoisse, on vint me prévenir que quelqu’un me demandait, qui ne pouvait parler qu’à moi. C’était Mathias. Il m’annonça que Mauricette avait donné le jour à une fille, et me demanda dans quel lieu il devait déposer l’enfant pour qu’elle ne manquât pas d’être trouvée promptement par les gens du château.—«Où est-elle?» criai-je avec une impétuosité qui effara l’homme. Il me dit qu’il l’avait laissée, bien enveloppée, dans un abri d’herbes sèches. C’était le moment des foins. La nuit était chaude.—«Attends-moi,» dis-je. «Tu vas m’y conduire.—Vous, monsieur le marquis!» Un instant après, je partais avec le marin. Sous un ample manteau, je portais ma fille morte. Quelle minute! J’aurais étouffé l’innocente de mes mains qu’elles n’eussent pas tremblé davantage. Je dis à Mathias:—«C’est un paquet, pour qu’on ne s’étonne pas si l’on me voyait revenir les bras chargés. Je mettrai moi-même ta petite à l’endroit propice.» Il ne souffla mot. Rassuré de me voir agir, il n’avait qu’une hâte. Fuir les environs du château, retourner auprès de sa mère, la redoutable vieille, capable de tuer les siens s’ils se déshonoraient, et lui annoncer que tout était réparé, que sa faute était comme si jamais elle n’eût été commise.
«Dès que, sous la nuit claire, j’aperçus la meule de foin, avec une tache blanchâtre au pied, je congédiai le marin.—«Va-t’en, Mathias. Je vais prendre cette pauvre mioche. Elle est en sûreté désormais. Je la placerai au seuil de la petite porte, par où passe le domestique qui va chercher le médecin, et j’enverrai chercher ce médecin d’ici deux heures. On ne peut manquer de la trouver.—Voulez-vous,» me dit-il, «que je vous débarrasse de ce paquet, puisqu’il était pour la frime?—Inutile. Sauve-toi, mon gars. Et ne recommence plus.—Je m’embarque demain au long cours,» répliqua-t-il. «Mais, partout, je serai votre homme, jusqu’à la mort. Dieu vous garde, monsieur le marquis.» Un instant plus tard, il était loin.
«Vous devinez le reste, Gaétane. Je changeai l’enfant morte contre la vivante. Et, quelques heures plus tard, ce fut un petit cadavre que mes gens découvrirent à l’une des entrées du parc. Quand la marquise de Valcor s’éveilla, une mignonne créature, chaude d’une vie innocente, respirait contre sa joue. La mère était sauvée. J’aimais ma femme, Gaétane. Je ne vous avais pas revue encore. Je l’aimais d’autant plus que je voulais mieux vous oublier. L’enfant qui me rendit Laurence devint deux fois ma fille. Et jamais, vous entendez, jamais celle qui porte mon nom ne soupçonna mon subterfuge—horrible ou sublime. Jugez comme vous voudrez. Cette nuit-là, je ne réfléchis pas. Je me jetai vers le salut comme on se jette au feu pour en arracher un être cher. Plus tard, j’acceptai le fait accompli. Et ce fait devint d’autant plus irrévocable, lorsque les hommes de science m’apprirent que Laurence ne pourrait plus être mère et que jamais je n’aurais un descendant de mon sang.»
Gaétane de Ferneuse n’avait pas interrompu ce récit. Elle n’y fit qu’une objection:
—«Vous m’aviez dit, Renaud, que, seul, vous connaissiez ce mystère. Mais ... la garde qui soignait Laurence, qui retira d’auprès d’elle l’enfant expirante?
—Cette femme est morte. Oui ... elle savait tout, mais n’a jamais rien révélé.
—En êtes-vous sûr?