—Ce qui doit y être toujours, assurément, ce qui reste de façon indélébile, ce qui attestera un jour la fraude gigantesque du soi-disant marquis de Valcor: un tatouage.
—Vraiment?
—Oui ... Comprenez-vous?... Un tatouage ... Ma petite Indienne n’a pas pu s’y tromper. On pratique trop, chez les Peaux-Rouges, et même chez les peaux de bronze ou de safran qui pullulent dans l’Amérique du Sud, ce genre d’inscription sur chair humaine. On le pratique aussi chez les marins des côtes françaises, et, à la rigueur, chez les ouvriers de vos ports. Mais je n’ai pas ouï dire que ce fût en usage dans votre aristocratie, et que les marquis de vieille souche portassent des emblèmes incrustés sur le biceps. Qu’en pensez-vous?
—Mon Dieu ...» commença Gairlance. Il hésita, un peu désappointé.—«Ce marquis Renaud de Valcor,» poursuivit-il, «qui, à vingt ans, partait à la recherche d’aventures extraordinaires dans des pays dangereux, n’était pas un noble comme les autres, un de ces dégénérés de l’Ancien Régime, qui n’ont plus qu’un pâle filet de sang dans les veines. Ce n’était pas un muscadin ni un courtisan, mais un rude lapin et un fameux original. N’aurait-il pas pu se faire tatouer, ne fût-ce qu’à titre d’expérience, si le caprice lui en était venu?
—Pourquoi s’en serait-il caché?» demanda le Bolivien. «Pourquoi aurait-il résolu la mort de celle qui avait vu?... Une femme qu’il aimait cependant,—pour laquelle il avait du goût, tout au moins?
—Il a donc réellement voulu sa mort?
—Parbleu!... Elle le prévoyait si bien qu’elle essaya de replacer le brassard d’écorce avant que le maître ouvrît les yeux. Mais malgré toutes ses précautions, elle le réveilla. Pauvre créature! Elle crut bien sa dernière heure arrivée. Son cher «Œil-du-Ciel» saisit un revolver pour lui casser la tête. Toutefois, se ravisant,—peut-être par une pitié immédiate, peut-être pour ne pas voir son agonie, pour ne pas verser le sang,—il se décida à la piquer délicatement avec une pointe de flèche trempée dans un de ces poisons que fabriquent les indigènes et qui ne pardonnent pas. Puis il la fit emporter secrètement par deux Indiens, des Chiquitos, comme elle, qui devaient rejoindre leur tribu et ne jamais revenir, sous peine d’être pendus. Il leur assura qu’elle était malade, et qu’il s’en débarrassait pour le cas où, Vamahiré guérissant, la mort, frustrée de cette proie, eût une velléité de le choisir. Valcor spéculait sur une superstition de ces barbares. Il savait que les deux Chiquitos n’auraient rien de plus pressé que d’achever leur compagne,—si elle faisait mine d’en réchapper,—afin de ne pas expirer à sa place. Il était sûr que ces hommes n’auraient garde de reparaître et d’ébruiter la chose, car on ne lui désobéissait jamais impunément. Mais Vamahiré ne mourut pas, sans doute parce que le poison était éventé. Et ses conducteurs ne la tuèrent pas, parce que les ruses des femmes sont de toutes les heures et de toutes les races. Celle-ci leur déclara, en sortant d’une syncope occasionnée par la frayeur, qu’elle se portait parfaitement bien, mais qu’elle avait simulé une maladie pour ne plus partager la couche du Grand-Chef.—«L’amour des blancs consume comme le feu,» leur déclara-t-elle, «tandis que celui des guerriers chiquitos est doux comme le frémissement du papillon sur une fleur de haïri» (un ébénier d’Amérique). Je suppose que mes gaillards préférèrent, au lieu d’immoler cette jeune beauté, lui prouver qu’elle avait raison.»
Gairlance réfléchissait.
—«Je commence à être de votre avis. Plus j’y pense, plus je soupçonne, dans ce mystérieux tatouage, quelque indice terriblement gênant pour le marquis de Valcor. Un signe d’identité ... Diable!... Mais en ce cas ...»
Il regarda José.