—Et surtout par les bonnes Sœurs, pourriez-vous ajouter, grand’mère,» s’écria Bertrande avec plus d’âpreté encore. «Merci! Je ne tiens pas à enrichir les nonnes.
—Enrichir les nonnes, comme tu dis, c’est s’assurer des trésors dans le ciel. Tandis qu’à essayer de s’enrichir soi-même, une fille comme toi risque de perdre ce qu’elle possède de plus précieux: sa bonne renommée, et peut-être son âme.»
Un sourire difficile à interpréter flotta sur la bouche, si charmante, de Bertrande, tandis qu’elle rougissait légèrement. Avec un air malicieux et secret, elle s’inclina plus attentivement sur son ouvrage. L’aïeule soupira, l’observant avec inquiétude. Qu’avait-elle dans la tête, cette enfant trop suavement belle pour une destinée vulgaire? Ah! Mathurine le devinait trop. L’écervelée n’avait-elle pas déclaré, la veille, qu’avec son talent de dentellière elle gagnerait ce qu’elle voudrait à la ville. Quelle ville? Brest, peut-être, Paris, plutôt.
A la pensée de Paris, un frisson secouait la vieille Bretonne. Jamais elle n’avait vu la cité formidable, le gouffre tourbillonnant où se perdent les filles des paysans et des marins. Mais elle en avait l’effroi, comme d’un vestibule de l’enfer. Elle s’en formait une image confuse, brillante et terrible. L’Océan, qui pourtant lui avait pris son premier-né, et qui réclamait à chaque saison de pêche son tribut de vies humaines, lui paraissait moins hostile. Mourir en mer, c’est naturel, c’est un fier destin. Et l’on est sûr d’y rencontrer Dieu. Aux heures de tempête, les vagues et le ciel se confondent. Mais l’amas sans fin de maisons pleines de luxe, de parfums et de bruits de plaisirs, où l’on vit la nuit et où l’on dort le jour, où l’on ne mange pas la moindre nourriture sans des argenteries bizarres et compliquées, sans des fleurs que le bon Dieu n’a pas faites, monstrueuses et factices, sur des nappes de dentelles, c’était pour la rude paysanne un piège colossal et diabolique, et l’existence y constituait un perpétuel défi du vice humain à l’ordre providentiel des choses.
Elle dit à sa petite-fille:
—«Si ton père, mon pauvre Bertrand, vivait, il aimerait mieux te voir en cotte de droguet et en capuchon de laine, t’écorcher les pieds nus aux rochers comme nos pêcheuses de homards, dont tu parlais tout à l’heure, plutôt qu’en demoiselle, avec tes fuseaux et tes aiguilles, puisque la vanité de ton métier te tourne la tête.»
Bertrande resta muette. Mais une autre voix se fit l’écho de celle qui venait de parler.
—«Bertrand ... Bertrand ...» gémit l’Innocente.
Ce fut comme une très lointaine plainte. Puis, tout de suite, la douloureuse vibration de l’âme inconsciente s’éteignit. Un rire s’éleva:
—«Il sera content, tout à l’heure, quand il va revenir, de trouver que j’ai si bien raccommodé ses filets.»