—Adieu, mamzelle Bertrande.»

Elle s’éloigna, ne courant plus à présent, mais avançant vite, avec le pas ferme et aisé de ses jambes de nymphe et la vigueur de sa rustique jeunesse.

«J’ai peut-être eu tort de dire si clairement à Énogate la direction que je prends,» songea-t-elle. «Mais bah! ma chambre est fermée à clef. Grand’mère me laissera au moins dormir jusqu’à six heures. Dans deux heures d’ici, j’aurai de l’avance.»

Elle redit à mi-voix ces mots: «me laissera dormir ...» L’image de la vieille femme heurtant vainement à sa porte lui serra le cœur d’une horrible étreinte. Les larmes jaillirent de ses yeux.

«Pauvre mère-grand!... Elle l’a voulu. Pourquoi s’obstiner à venir avec moi? J’ai vingt et un ans, l’âge où la loi me donne le droit d’agir seule. On n’a qu’une existence. Je veux vivre la mienne.»

N’avait-elle pas le droit de jeter ce cri, créature merveilleuse, qui, sur la verte solitude, dans l’allégresse du matin, semblait un don suprême fait par ce ciel radieux à cette terre souriante, pour la plus rare joie des yeux et des cœurs. Hélas! au point de vue social, elle n’était pourtant qu’une pauvre fille du peuple, séduite, comme tant d’autres par les belles paroles, les regards caressants, les promesses, le prestige irrésistible d’un de ces jeunes mâles de proie qui guettent les ingénuités sans défense.

Le prince Gilbert Gairlance de Villingen était revenu aux ruines du Conquet, attiré moins par leur désolation grandiose que par l’espoir de revoir, en prières dans la petite église, la dévote charmante qu’il y avait déjà rencontrée. Bertrande, avec un même désir confus, avait repris, dans cette chapelle écartée, les pieuses habitudes du couvent, qu’elle commençait pourtant à négliger. L’idée qu’elle offensait la Madone en venant, dans cet asile sacré, chercher un profane et dangereux hasard, donnait une gravité plus poignante aux sentiments de la romanesque fille. Elle revit Gilbert. Elle accepta de lui des rendez-vous moins imprécis. Non plus au Conquet, où elle serait vite compromise, mais dans la lande, puis dans les retraites rocheuses de la plage.

Elle restait innocente. Du moins son jeune corps, où circulait un sang vif et sain, prompt à s’enflammer, n’avouait pas encore sa fièvre, restait farouche et chaste, sous la petite robe sombre et la blanche guimpe aux attaches invisibles. Mais son imagination et son cœur déliraient. Ce jeune homme insinueux et captivant, qui lui faisait la cour comme il l’eût faite à une grande dame,—car Gilbert était un raffiné d’amour et non pas un comédien de la galanterie,—ce jeune homme était un prince! Mot fatidique! Ceux qui portent ce titre sont les chevaliers de miracle, ouvrant aux belles les paradis des contes de fées, les régions délicieuses de la terre. Un prince est toujours fabuleusement riche, toujours généreux et loyal. Il ne saurait mentir. Telle était la conviction de Bertrande Gaël. Désormais, les événements pouvaient la lui ôter, sans diminuer sa tendresse. Car elle aimait follement Gilbert, et elle l’aimait pour lui-même.

La sincérité manquait au prince dans les intentions, mais non dans les sentiments, qu’il exprimait à la jeune paysanne. Il éprouvait pour elle une passion d’autant plus violente que s’y mêlait une illusion bizarre. Gilbert ne pouvait séparer Bertrande de Micheline, à qui elle ressemblait si extraordinairement. Au désir qu’il avait de l’une, s’ajoutait une frénésie de revanche contre l’autre. Que Bertrande lui cédât, et il s’imaginerait dompter, posséder, avec cette fraîche et naïve pudeur, l’orgueil même de Mlle de Valcor. Celle-ci ne le saurait pas, qu’importe!... L’enivrante certitude n’en serait pas moins déchaînée dans l’esprit et les sens de Gilbert, qu’affolait l’hallucination perverse. D’ailleurs, un jour ou l’autre, la dédaigneuse Micheline apprendrait que l’amoureux durement évincé avait tenu dans ses bras et soumis à ses caresses une vivante image de la beauté qu’elle promenait souverainement, et qu’elle sentirait ainsi rabaissée, outragée.

Tel était le singulier vertige—substitution ou parallélisme sentimental—dont Gilbert se trouvait absorbé, au point de laisser au second plan, dans ses préoccupations, la campagne entreprise contre le marquis de Valcor.