Comment éviter que la voiture ne vînt à huit heures, que Mathurine Gaël n’y montât? Et ensuite?... Si Gilbert, voyant son amie sous bonne escorte, avait la circonspection de rester coi à Tréouergat-le-Vieux, le cocher s’arrêterait de lui-même, interpellerait son client, qu’il devait reprendre au passage. Et d’ailleurs, où aller à Brest, quelle adresse donner?... Qui substituer à la dame aux dentelles?
Mais la honte et le danger consternaient moins Bertrande que la privation du bonheur attendu. Ne pas rencontrer librement celui qu’elle aimait, renoncer au long tête-à-tête, laisser Gilbert partir pour Paris sans avoir plus définitivement noué le lien de tendresse qu’elle rêvait éternel, cela, c’était l’impossible pour cette amoureuse affolée.
Ne pouvant s’opposer à la volonté de l’aïeule, elle parut s’y soumettre. Sa tranquillité devait déconcerter les soupçons. La sévère vieille femme, remise en confiance, ne s’obstinerait pas.
«Si elle n’abandonne pas son idée,» méditait la jeune fille, accoudée sous la petite lampe, dans l’humble maison de sa pure adolescence, «je partirai demain quand tout dormira encore, j’irai au-devant de la voiture sur la route de Brest. Je ne peux la manquer. Il n’y a qu’un chemin. Seulement ensuite, au lieu de revenir le soir, je partirai pour Paris. N’est-ce pas tout le désir de Gilbert? Ainsi je continuerai à le voir. Là-bas, je gagnerai facilement ma vie en faisant de la dentelle ...»
Ce projet, que lui proposait le séducteur, et que, désespérément, elle avait repoussé, la veille encore, c’était pourtant un rêve dont la tentation lui semblait par instants trop forte. Rejeter la responsabilité de son accomplissement sur la fatale décision de sa grand’mère, subir en ceci l’inévitable, excuser sa propre faiblesse par la complicité du destin, fut considéré par Bertrande comme une espèce de chance admirable et effarante.
Quand elle vit rentrer Mathurine du jardin, une peur la saisit que la vieille femme n’eût changé d’intention, ne la laissât, le lendemain, partir seule. Mais non. L’antique gardienne de l’honneur familial persistait dans ses pressentiments, dans sa vaine défensive. Le sort en était jeté.
Maintenant, sur la longue route du Conquet à Brest, solitaire, une voyageuse cheminait.
Bertrande avait ouvert, contre le soleil déjà chaud, son ombrelle doublée de percale rose. Nul feuillage protecteur n’abrite ce chemin monotone. Les arbres aux profondes racines ne peuvent s’implanter en cette terre rocheuse. A droite et à gauche, c’est la lande, avec ses verdures grisâtres et rudes, qu’incendie par place l’or des genêts.
Elle marcha longtemps. L’amour et l’espoir étaient devant elle. Ses yeux en reflétaient les mirages, et non pas la mélancolie de sa Bretagne familière. Elle devait être bien loin. Le soleil avait monté. Un peu de lassitude la prit. Elle s’assit au revers d’un talus, sur la bruyère qui, déjà, se piquait de points pourprés. Un bouquet de petits ormes rabougris jetait sur sa tête une ombre grêle.