—Pour toujours?»
Elle inclina la tête, le cœur gros, les yeux mouillés, mais la bouche si souriante qu’il baisa cette bouche avec transport.
—«Ah! mignonne adorée! Ma Bertrande à moi! Quel bonheur! quel bonheur!» répéta-t-il.
Le prince exultait. A cette minute, son caprice passionné ressemblait à l’amour véritable. Cette splendide créature lui appartenait dans son charme sauvage, et aussi dans son étourdissante ressemblance avec l’autre, l’inaccessible! Quelle enivrante bonne fortune! Ah! l’exquise maîtresse qu’elle serait, si facile à éblouir, si peu exigeante. Ce n’est pas elle qui verrait la différence entre la vie d’expédients que menait Gilbert, et le luxe réel d’une solide fortune. Ainsi pourrait-il prendre patience jusqu’au jour où Françoise de Plesguen, reconnue héritière de Valcor, lui donnerait en sa personne, avec la fortune rêvée, une légitime épouse, dont il détacherait sans fièvre le voile nuptial.
Bertrande était à cent lieues de se douter que de telles combinaisons et de telles intrigues existaient en ce monde. Et encore bien plus qu’elles pouvaient se dissimuler derrière les prunelles sombrement voluptueuses qui lui dissolvaient le cœur. Quand Gilbert la fit monter dans ce landau de remise qu’elle trouvait somptueux comme un carrosse de roi, elle pensa au conte de Cendrillon. Et elle ne s’émerveillait qu’à demi du rêve où elle entrait les yeux ouverts, parce que l’inexpérience abolit l’étonnement. Dans sa candeur, la fille de l’Innocente pensait que c’était là le train ordinaire des choses. Elle et Gilbert s’aimaient. Il était prince et elle était belle. Le destin les unissait. Sans doute, ce serait pour toujours. Ne lui dirait-elle pas: «Je veux rester sage.» Et alors, il lui répondrait: «Sois ma femme.» Elle lisait déjà les mots sur ces lèvres si tendres, dans ce regard qui s’enivrait d’elle. Où serait la sécurité absolue, sinon dans un si grand amour?
Le soir de ce même jour, vers sept heures, dans une des plus belles chambres du premier hôtel de Brest, Bertrande Gaël se trouvait seule, si joyeuse qu’elle battait des mains, sans bruit, pour elle-même, ou bien envoyait d’espiègles baisers vers un immense carton entr’ouvert, qu’une femme de service venait de déposer sur le divan.
—«Madame n’a pas besoin que je l’aide?» avait demandé cette fille, avec une obséquiosité dont la gouaillerie échappa à la jeune paysanne.
La question s’accompagnait d’un regard moqueur, allant du pauvre costume porté par la singulière voyageuse aux élégances arrivées à l’instant d’un grand magasin de la ville.
«Comment cette rustaude va-t-elle s’attifer?» pensait la camériste. «Elle ne se tirera seulement pas des boutons et des agrafes.»
—«Merci, non,» avait répondu Bertrande, ignorant ce que c’est que d’être habillée par une femme de chambre, et se sentant trop gênée devant celle-ci.