M. de Plesguen, malgré les instances de sa fille et les fortes présomptions que lui fournissait Escaldas, hésitait encore à saisir les tribunaux d’une affaire qui lui répugnait toujours étrangement. Chez lui, ce qui continuait à tenir tout en échec, son intérêt, sa volonté, l’avenir de sa fille c’était un sentiment instinctif, qu’il ne parvenait pas à vaincre. Malgré les apparences de preuves que développait ingénieusement le Bolivien, et que Marc étudiait aujourd’hui sans révolte, le vieux gentilhomme ne pouvait acquérir confiance dans la justice de sa cause. A ses yeux, celui qui portait le titre de marquis de Valcor était bien son cousin, le chef de sa famille. L’attaquer pour le déposséder serait une félonie infâme. A l’idée que lui, Marc, tenterait une pareille chose, une horrible sueur lui glaçait la face. Il se sentait une âme de criminel.
Dans son hôtel de la rue de Verneuil, dont il occupait un des plus médiocres appartements, au second étage, d’étranges conciliabules se tenaient. Les vieux murs, autrefois témoins de tant d’intrigues politiques ou galantes, durant le règne de Louis le Bien-Aimé, et plus tard, à travers les régimes divers qu’on y avait espérés ou combattus, n’enfermèrent sans doute jamais de tels débats de conscience.
Dans le salon fané, les anciennes soieries des tentures, tellement usées que le moindre souffle remuait leurs plis frêles, tremblèrent aux sanglots de Françoise, et aux gémissements de son père, qui, se prenant la tête à deux mains, murmurait:
—«Non ... Je ne puis pas faire cela!... Je ne puis pas!...»
La jeune fille se jetait à ses genoux.
—«Mon père ... Je vous en supplie!... Allez-vous laisser le nom que vous devriez porter, la fortune qui nous appartient, à un voleur! Ah! s’il ne s’agissait encore que de ces avantages!... Mais toute ma vie dépend de notre victoire. Héritière de Valcor, j’épouserai Gilbert de Villingen. Et je l’aime, père, je l’aime ... à en mourir ... Oui, je mourrai, si je dois perdre l’espoir de devenir sa femme.»
Le vieux gentilhomme avait des sursauts de fierté meurtrie:
—«Pourquoi ne t’épouse-t-il pas telle que tu es? Comment acceptes-tu un fiancé qui te pose des conditions tellement offensantes? C’est trop montrer qu’il te recherche pour ce que tu peux posséder un jour.
—Je serais si heureuse de le lui apporter!» répondait Françoise.