Son père la regardait, scandalisé, mais attendri. Ce cri de l’amour aveugle perçait et bouleversait un cœur ignorant de toute passion.
Il ne doutait pas de la puissance du sentiment inconnu, en constatant combien sa Françoise avait changé. En quelques semaines, depuis que le vol des rêves insensés tourbillonnait dans sa jeune âme, elle avait perdu cette fraîcheur rieuse, cette grâce mutine, qui la faisaient ressembler à une coquette ingénue de Watteau, quand elle dansait le menuet, dans l’inoubliable soirée, à Valcor. Le charmant chiffonnage de ses traits s’était un peu étiré, les fossettes s’allongeaient en rides, le teint jaunissait, le sourire s’éteignait aux coins de la bouche qu’il ne retroussait plus, les yeux d’un bleu si clair brûlaient d’une fièvre inquiète sous les sourcils rapprochés et tendus. Elle n’était presque plus jolie, cette enfant, à qui l’insouciance allait si bien, et qui, pour toujours, avait cessé d’être insouciante.
—«Paris ne te vaut rien, par cette chaleur,» soupirait le père.
Il jetait un coup d’œil vers les fenêtres, vers la morne perspective de murailles.
Autrefois l’hôtel de Plesguen s’ornait d’un jardin magnifique, et la cour, que les communs séparaient de la rue, n’avait qu’un rôle somptueux et décoratif. Maintenant elle représentait le seul réceptacle d’air respirable pour les habitants. Car le jardin, sacrifié depuis bien des années, s’était couvert de constructions à sept étages, qui aveuglaient l’hôtel, dont les séparait un boyau étroit, sombre comme un puits. Sur la rue de Verneuil, les communs s’étaient transformés en boutiques, et, sous la voûte, par où jadis entraient et sortaient les carrosses, les piétons ne passaient pas toujours facilement, à cause de la charrette à bras d’un emballeur, qui, le plus souvent l’obstruait.
Sur le visage amaigri et le teint brouillé de sa fille, M. de Plesguen voyait le reflet de ces choses mesquines, plutôt que le rayon des splendeurs futures.
Elle, au contraire, ne s’apercevait plus de tout cela, qui, autrefois, l’humiliait. Elle vivait dans l’avenir.
—«Quand nous serons installés à Valcor ...» disait-elle.
—«Et si nous perdons le procès?» suggérait son père.
—«Ah!» s’écriait-elle avec rage, «nous aurons du moins porté un rude coup à l’orgueil de Micheline. Il restera toujours des doutes sur le sang qu’elle a dans les veines, et sur son droit à vivre dans ce château où elle se pavane!»