Il ne lui avait pas fallu longtemps pour deviner que José Escaldas était dans l’affaire. Toutefois, il ne se doutait pas que le Bolivien en fût le promoteur. Celui-ci avait patiemment dissimulé les impressions recueillies dans son dernier voyage en Amérique, la sourde enquête conduite là-bas, les documents vrais ou faux dont l’ensemble formait une machine de guerre étonnamment bien ajustée.
Valcor ne le soupçonna que sur sa brusque disparition, et aussi parce qu’il était certain de sa haine.
Cette haine, il l’avait à la fois ménagée et dédaignée, n’ayant jamais eu l’air de s’en apercevoir, même à l’époque lointaine où, ravisseur de la jolie Vamahiré, il avait surpris, dans les yeux noirs du Bolivien, des regards qui glaçaient pour une seconde le sang chaud et audacieux de ses veines. Mais il avait cru limer les ongles et les crocs de la bête fauve en l’asservissant par l’abondance de la pâture. Grâce à lui, le métis menait une vie opulente et oisive. Et Renaud s’était bien gardé de jamais lui mettre aux mains, fût-ce pour l’acheter définitivement, un capital qui lui eût assuré l’indépendance. En outre, il avait pris soin de faire entendre qu’il ne lui laissait rien par testament. L’intérêt de l’homme garantissait donc sa propre sécurité. Jamais, à son esprit, ne s’était présentée cette conception que les deux choses pussent un jour cesser de marcher ensemble, et que la cupidité du métis pût s’accorder avec la rancune.
«Ce sournois de Marc lui aura fait briller aux yeux l’espoir de quelque prime énorme,» pensa Renaud. «Que vaudrait une surenchère pour prévenir un éclat? Rien,» conclut-il promptement, avec une logique foudroyante appuyée sur la connaissance des hommes. «Si ce misérable n’a que l’intention de me faire chanter, il viendra de lui-même proposer son prix. S’il poursuit une vengeance, je l’y déterminerais d’autant plus fortement que j’aurais l’air de le craindre. Laissons ce demi-Peau-Rouge dans le mépris où je le tiens depuis vingt ans. Par Dieu! j’en briserai bien d’autres que cette vermine, si l’on ose toucher au nom que je porte!»
Quant au prince de Villingen, la pensée du marquis ne se porta pas de son côté un seul instant. Gilbert avait quitté le château de Valcor avec les grâces les plus courtoises, après les deux semaines pour lesquelles il avait accepté une invitation. Renaud ignorait que le jeune homme fût resté à Brest, et encore bien plus qu’il s’attardât dans un si proche voisinage pour séduire Bertrande Gaël. Les phases de cette séduction, conduite avec une infaillible maîtrise amoureuse, demeuraient le secret du jeune viveur et de sa naïve conquête. Quand au dénouement de la déloyale idylle,—la fuite de Bertrande,—M. de Valcor n’avait pu en être informé. Lui-même était parti pour la capitale avant que la vieille Mathurine, atterrée par la disparition de sa petite-fille, eût assez complètement perdu l’espoir de la voir revenir pour se résoudre à révéler cette honte,—fût-ce à leur protecteur.
Grâce au bavardage de la petite bergère rencontrée par la fugitive dans la lande, le bruit courait que la jolie fille aux Gaël était retournée dans son couvent. «Trop fiérote pour épouser un gars de cheux nous,» disait-on. «Elle aime mieux porter la cornette, sous laquelle on ne distingue pas une duchesse d’une sardinière. C’est le démon de l’orgueil qui fait cadeau de cette âme-là au bon Dieu.»
L’aïeule en avait eu d’abord la conviction. De bonne foi, elle avait confirmé les on-dit. Mais, inquiète cependant et révoltée de ce départ sans adieu, elle prit une plume, et, de sa grosse écriture appliquée, avec beaucoup d’efforts, elle écrivit à la supérieure des Géraldines de Quimper. La réponse arriva par retour du courrier. Bertrande n’avait pas reparu au couvent.
La malheureuse!... Où était-elle?...
Sans doute, entraînée par sa marotte de faire fortune à Paris comme dentellière, elle avait couru au piège brillant de la redoutable ville, ainsi qu’une mouette qui va se briser contre le cristal dur et éblouissant d’un phare. Comment la retrouver dans ce gouffre? Par quel moyen la ramener?
Mathurine songea tout de suite à prévenir le marquis de Valcor, si bon pour eux tous, et qui s’intéressait particulièrement à la petite. Il connaissait Paris. Il y avait des amis. Si elle avait su que l’un d’eux ... Mais l’aïeule n’imaginait pas, dans les pires de ses transes, que sa petite-fille fût partie avec un galant. Jamais elle n’avait rencontré Gilbert. Jamais le nom du prince n’était venu jusqu’à ses oreilles. Le ravisseur avait été prudent. On ne l’avait pas rencontré avec la jeune fille. Nul ne put dire à la mère Gaël que Bertrande «fréquentait» quelqu’un.