La difficulté matérielle, pour ses vieilles jambes, d’aller jusqu’au château de Valcor, retardait moins que la difficulté morale une démarche qui semblait le suprême recours de l’infortunée grand’mère. Le marquis n’était pas facilement accessible dans cette immense demeure. Il ne s’y trouvait pas seul. Ces dames, à cause de la ressemblance gênante des deux jeunes filles, n’encourageaient pas les visites. Comment leur expliquer que celle-ci?... Implorer «Monsieur Renaud» pour qu’il fît rechercher la brebis perdue, soit! Mais s’exposer au mépris de la marquise et de Mlle Micheline, à leurs commentaires, à leurs reproches, à leur indignation,—toujours à cause de cette fâcheuse ressemblance, qui compromettait un peu la noble héritière,—cela, non. L’altière paysanne ne pouvait s’y résoudre.

Lorsque, enfin, le désespoir qui la minait eut raison de ses résistances physiques et de ses fiers scrupules, lorsque, partie à pied pour ne pas emprunter une carriole du pays, pour ne pas faire jaser, Mathurine Gaël, à demi morte de fatigue et de chagrin, sa haute taille courbée pour la première fois de sa vie, se présenta au château de Valcor, on lui apprit que monsieur le marquis était absent depuis la veille.

—«Ah! mon Dieu! et où est-il?»

Le valet lui rit au nez.

—«Est-ce possible qu’il ne vous l’ait pas dit, ma bonne femme!»

Elle insista.

—«Nous ne savons pas.

—Et quand reviendra-t-il?

—Laissez-nous votre carte. On vous enverra une dépêche,» ricana le domestique farceur.

La vieille paysanne, qui avait remonté l’avenue jusqu’au perron principal du château, leva les yeux sur les architectures imposantes. Elle entrevit, dans le vestibule, des reflets de marbre et des luisances de bronze, avec les pâles perspectives des tapisseries claires. Elle crut défaillir sur ce seuil, sur les pierres de ces marches. Oui, sur ces marches, que, cependant ...