Puis,—et ce fut le dernier mot:

—«Demain soir, à onze heures précises, je remonterai la rue de Ravignan, je passerai devant votre porte.»

Un groupe de gens survint, des rires aigus de femme mirent un écho canaille sous les arbres du jardin présidentiel. Quand ils se dissipèrent, le silence enveloppa Bertrande. Elle risqua un regard en arrière. Plus personne. Le marquis de Valcor et son interlocuteur s’étaient éloignés,—mais non point ensemble, elle avait lieu de croire.

D’ailleurs, son imagination, qui se les représentait maintenant séparés, n’allait pas au delà de cette vision inconsciente. L’entretien mystérieux n’étonnait pas, n’intriguait pas la petite Bretonne. Tout, dans la vie, et dans ce Paris vertigineux, lui demeurait tellement incompréhensible! Distinguait-elle une louche rencontre d’une entrevue normale? Une seule impression la dominait, l’avait forcée à tendre l’oreille,—pour percevoir, non pas le sens des mots, mais l’accent d’une voix bien connue. Cette impression, c’était la nostalgie de sa Bretagne. Le prestigieux personnage qui, mieux que tout autre, incarnait pour elle le pays, l’avait tenue dans un état de fascination troublée, là, debout, si près d’elle, la frôlant presque, lui perçant l’âme de ces accents si pleins d’échos. Lui parti, elle secoua difficilement l’espèce de charme douloureux où l’avait plongée cette présence. Mais sa propre destinée l’étreignait trop rudement. Elle ne réfléchit pas à la signification de la scène, au delà de son personnel émoi.


XVIII

LE CHIFFRE MYSTÉRIEUX

BERTRANDE ignorait tout des attaques dirigées contre le marquis de Valcor, cet être presque surhumain à ses yeux, et qui planait sur son horizon d’autrefois comme une sorte de Providence. Elle était loin de se le figurer héros d’un drame tel que son propre malheur à elle paraissait auprès le naufrage d’une petite barque dans le remous d’un navire assailli par l’ouragan. La jeune fille ne lisait pas les journaux. Elle ne causait avec personne, sauf avec la logeuse chez qui l’avait installée Gilbert. Quant à celui-ci, la prudence bridait sa langue sur un pareil sujet, devant une créature naïve, dévouée d’ailleurs au marquis de Valcor, ainsi que toute sa famille, ainsi que toute la population maritime du Finistère. Puisque le bruit public, si formidable qu’il fût, n’arrivait pas jusqu’à la petite Bretonne, le mieux était d’entretenir son ignorance. Quand elle connaîtrait enfin le débat qui soulevait tant de passions et de curiosités, point n’était besoin qu’elle soupçonnât son amant de s’y mêler en quoi que ce fût. Le prince Gairlance n’y prenait part que dans la coulisse. Son nom n’avait pas encore été jeté tout haut dans l’affaire. Plus qu’à tout autre devait-il cacher à Bertrande quel intérêt se rattachait pour lui à l’issue de ce retentissant procès? Entre la jalousie qui la saisirait contre Françoise et le traditionnel attachement des siens et d’elle-même à Renaud, pouvait-on prévoir quel coup de tête risquerait la jeune exaltée? Gilbert, déjà, n’avait pas sondé sans quelque appréhension cette âme bretonne, tenace, enthousiaste, concentrée, idéaliste et volontaire. Ce qu’il y avait entrevu ne le laissait pas tout à fait tranquille, quant à l’issue de son roman.