«Au diable les femmes qui prennent l’existence au tragique!» se disait-il quelquefois, en s’apercevant que Bertrande n’était pas le jouet frivole dont il avait cru s’amuser sans danger. Ce que la pauvre fille avait de plus noble en elle était précisément ce qui rebutait le viveur, ce qui faisait naître en lui des regrets et une basse méfiance.

Au moment même où, quittant le banc de l’avenue de Marigny, elle s’acheminait vers le haut du faubourg, regagnant son modeste garni, Gilbert s’y rendait de son côté. Une velléité amoureuse avait tout à coup, ce soir-là, fait battre plus vite le cœur du jeune homme, ce cœur devenu si calme depuis l’effervescence qui l’agitait dans le beau jour d’été, sur la route de Brest. Peut-être aussi était-il effleuré de quelque remords ... Il y avait tant de jours qu’il n’avait vu Bertrande! La pauvre fille pouvait se croire tout à fait abandonnée.

Lorsque lui vint l’idée de cette visite à sa maîtresse, le prince de Villingen se trouvait chez lui, dans son entresol de la rue Cambacérès, interdit à Bertrande par des raisons de prudence. Le futur gendre de M. de Plesguen, en rapports constants avec celui-ci, ne se souciait pas que le vieux gentilhomme rencontrât la jeune fille séduite, qu’il devait connaître de vue, et dont la ressemblance avec Micheline, tout au moins, le frapperait. Puis, pour le viveur, c’était un principe: on n’installe jamais une femme chez soi quand on a de la tenue et qu’on sait le prix de la liberté.

Un seul homme avait reçu les confidences de Gilbert au sujet de la petite Bretonne: c’était Escaldas. Le Bolivien était un complice. Dans sa signification équivoque, le mot s’imposait à Gairlance, quoi qu’il en eût. L’entreprise où il se trouvait lancé continuait à lui paraître moins claire et moins propre qu’il n’eût souhaité. Tout en voulant croire à la justice du but, il gardait l’écœurement de l’inspiration et des moyens. Ce malaise dura quelque temps, puis Gilbert s’habitua. La personne même du métis, qu’il ne tolérait au début que comme un instrument nécessaire et méprisable, lui devint familière. José avait de l’esprit, de la gaieté, une mémoire étonnante, singulièrement garnie de silhouettes et d’anecdotes. Il aimait le jeu presque autant que Gairlance lui-même, possédait moins que lui de scrupules, était insinuant et servile. Le jeune homme, peu à peu, le laissa pénétrer dans son intimité. Rétif au commencement, il acceptait aujourd’hui avec un plaisir qu’il ne s’avouait pas, la compagnie du souple et ingénieux personnage.

Ce jour-là, comme le crépuscule d’automne épaississait ses ombres, tous deux échangeaient des réflexions peu triomphantes, enfoncés dans des fauteuils de cuir et grillant des cigarettes, dont le parfum remplissait le fumoir du prince.

—«Cette mort est un désastre pour nous,» disait nerveusement Gilbert.

—«Vous exagérez, Gairlance,» fit le Bolivien.

C’était la première fois qu’il se risquait à l’appeler si familièrement par son nom. L’autre, préoccupé, ne s’offusqua pas.

—«Comment, j’exagère! Rafaël Pabro n’était-il pas notre plus important ... je pourrais presque dire notre unique témoin?

—Notre plus important témoin n’est pas sujet aux accidents des êtres en chair et en os. Ce n’est pas un homme. C’est un papier. Et un papier sauvegardé par l’honorabilité d’une maison telle que la banque Perez Rosalez.