Escaldas se mit à rire.

—«Ah! de fait, si notre procès se poursuivait à La Paz, je ne donnerais pas deux pesos de notre peau, ni surtout de celle à ce grand dadais de Plesguen. Mais je ne vois pas un malin aussi terriblement fort que Renaud déposant au télégraphe une dépêche ainsi conçue: «Prière prendre passage sur paquebot avec vieux caissier banque Gonzalez et le jeter par-dessus bastingage en cours de route

—Enfin ... Il y a des fatalités bizarres, tout de même,» observa rêveusement le prince de Villingen.

C’en était une, en effet, bien fâcheuse pour les adversaires du marquis, cette disparition du seul être de race blanche qui se fût trouvé personnellement en relation avec l’explorateur Valcor et avec ce mystérieux compagnon, dont on recherchait la trace. Mais, comme disait Escaldas, il n’y avait qu’à prendre son parti de cette déplorable circonstance. Le vieux Rafaël Pabro, appelé en France par les plus alléchantes promesses, s’était embarqué à Buenos-Ayres. Un matin, en plein Océan, par une mer houleuse, mais qui, pourtant, n’assaillait pas le pont, on avait constaté l’absence du passager. Ses voisins de cabine déclarèrent que, d’habitude, il passait la plus grande partie des nuits dehors, parce que la chaleur l’incommodait. Il prétendait ne pouvoir dormir qu’au grand air. Cette fois, il n’avait même pas occupé sa couchette. Les autres, accoutumés à sa manie, ne s’en étaient pas inquiétés. L’enquête du commandant ne donna aucun résultat. Ce voyageur de secondes était un vieux bonhomme tout simple et peu muni d’argent. On retrouva son portefeuille, modestement garni, intact, sous clef, dans sa valise. Personne n’y avait touché. On interrogea de très près un individu qui causait avec lui, un interprète, de nationalité douteuse, parlant plusieurs langues avec facilité, et dont la physionomie n’inspirait pas confiance. Ce garçon déclara qu’il avait connu le vieillard dans un hôtel de Buenos-Ayres, où celui-ci avait passé quelques jours avant de s’embarquer, et où lui-même servait. Rafaël Pabro, de nature timide et embarrassée, s’inquiétait d’arriver tout seul en France, où il craignait de ne pouvoir se faire comprendre, ne parlant que l’espagnol. L’interprète, dont le nom était Mindel, rêvait de retourner à Paris, d’où il était originaire. Cette rencontre le décida. Assez nomade, comme les gens de son métier, ayant vu beaucoup de pays, désireux d’en voir d’autres, et changeant facilement de place, il n’avait guère besoin de réflexion pour traverser l’Océan. Le vieux lui était d’ailleurs parfaitement indifférent. Pourquoi aurait-il commis contre ce pauvre homme un crime sans cause ni résultat imaginables? Tout cela paraissait si manifeste qu’on dut renoncer à suspecter Mindel, malgré cette circonstance qu’il était lui-même resté tard sur le pont.

Escaldas et Gairlance connaissaient tous ces détails. Le premier, étant allé jusqu’à Bordeaux pour recevoir son compatriote à l’arrivée, avait même vu ce Mindel, qui, spontanément, s’était mis à la disposition du Parquet, offrant de déposer sur l’aventure, avec l’empressement de l’innocence. La justice, concluant à l’accident, n’avait pas retenu l’interprète.

—«Qu’est-ce qu’il est devenu, ce garçon-là?» demanda Gilbert, entre deux bouffées de cigarette. «Ce serait peut-être intéressant à savoir.

—Il ne se cache pas,» riposta le métis. «Il m’a dit qu’il viendrait réclamer un coup de main de ma part, s’il ne trouvait pas tout de suite une place à Paris.

—Nous verrons bien,» murmura Gilbert.

Il se secoua comme pour chasser des idées sombres. Ce soir, il ne se sentait pas en confiance. Tout l’inquiétait.

—«Bah!» ajouta-t-il en haussant les épaules, «d’ici à ce que siège le Tribunal, nous aurons encore d’autres péripéties. Que la justice est lente! Quand je pense que cette enquête est à peine ouverte!... Et combien de temps durera-t-elle?