—Ne criez donc pas si haut mon nom ou mon titre.
—Pour ceux qui nous entendent ...» ricana l’homme avec un geste circulaire.
Le fait est qu’ils ne pouvaient appréhender les oreilles indiscrètes. Ils arrivaient au pied même de la basilique en construction. A une distance énorme au-dessus d’eux, les coupoles de l’édifice tachaient la nuit de leur blancheur neuve. De gigantesques échafaudages, enveloppant un côté de l’église inachevée, plus ténébreux que les ténèbres, semblaient des pièges d’épouvante. Au-dessous d’eux, le gouffre de Paris se creusait, s’élargissait jusqu’à l’horizon en flots noirs crêtés d’étoiles. Des chapelets de lumières flottaient sur la sombre cité, et paraissaient la seule réalité de cet obscur chaos, où les formes fondaient et s’entremêlaient, comme des choses de songe. De temps à autre, des phosphorescences rouges ou vertes s’allumaient, puis s’éteignaient, planant quelques secondes entre la ville et le ciel, pour disparaître et fulgurer de nouveau, signes fantastiques pleins de mystère. C’étaient des annonces lumineuses. A cette distance, on ne distinguait pas la marque de café ou de cacao qu’elles recommandaient aux foules errantes, s’agitant au-dessous d’elles dans l’indistinct et l’obscur.
Les deux promeneurs étaient les seuls passants sur la terrasse que dominait le bloc muet et formidable du Sacré-Cœur. Machinalement, le marquis s’approcha de la petite gare fermée du funiculaire. Un papier blanc se détachait sur le noir des vitres, dans la clarté d’un bec de gaz. C’était un avis prévenant poliment messieurs les cambrioleurs qu’ils devaient s’épargner la peine de couper les carreaux et de forcer les serrures, la Compagnie ne laissant jamais ni ses recettes ni aucun objet de valeur, dans ce bureau, pendant la nuit.
—«A la bonne heure,» dit Renaud en riant. «Ça veut dire que l’endroit est tranquille. Vous pouvez y aller de votre histoire, mon brave.»
Son compagnon ouvrant la bouche, il l’interrompit encore. Avec ce ton qui n’était qu’à lui, mélange de gouaillerie, de bonne grâce et de hauteur, fait pour dominer et capter les âmes, il ajouta:
—«Présentez-vous donc d’abord, mon ami. Vous me connaissez. Je ne vous connais pas. J’aime à savoir le nom de qui me parle.
—Des noms ...» dit l’étranger. «Ça n’est pas ça qui me manque. J’en ai un pour chaque pays, pour chaque métier. A Montmartre, je suis Arthur Sornière, sans profession, demeurant chez sa bonne amie, la petite Angèle. On l’appelle mame Sornière, sur la Butte. Mais nous ne savons lequel de nous deux fut baptisé comme ça le premier. Rien de l’état civil, pour sûr.
—A Buenos-Ayres, comment vous nommiez-vous?
—Qu’est-ce que ça vous fait?